Un opéra baroque pour exorciser un drame familial aux Plateaux Sauvages
Opéra baroque et drame familial aux Plateaux Sauvages

Un opéra baroque pour dire un drame intime aux Plateaux Sauvages

Sur le vaste plateau des Plateaux Sauvages, théâtre du 20e arrondissement de Paris, un homme et une femme répètent Il primo omicidio d'Alessandro Scarlatti. Cet oratorio baroque traite du premier meurtre de l'humanité : celui d'Abel par Caïn. C'est par cette répétition que débute le spectacle poignant* créé par Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi, qui transforme un drame personnel en matière théâtrale universelle.

Entre répétitions lyriques et souvenirs douloureux

Olivier Debbasch, diplômé de l'Académie de la Comédie française et de la Manufacture de Lausanne, incarne Octave, un jeune baryton qui prépare cet opéra exigeant avec l'aide d'une professeure de chant, jouée par Ariane Dumont-Lewi, à la fois pianiste et comédienne. La pièce suit leurs répétitions au cours desquelles remontent à la surface des souvenirs douloureux de l'enfance d'Octave.

Le spectacle alterne habilement intermèdes chantés et scènes en flash-back, restituant des moments clés de la vie du personnage qui font écho au livret d'opéra. Octave revit notamment le moment où son frère aîné a cessé de lui parler, une rupture consécutive à cinq années de violences qui ont fait vaciller la vie du jeune artiste.

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Une autofiction comme exercice d'exorcisme

Il y a beaucoup d'Olivier Debbasch dans ce chanteur lyrique qui dissimule son mal-être derrière un sourire éclatant. La pièce est avant tout une autofiction permettant à celui qui a vécu ce drame d'exorciser une expérience traumatique. Le récit autobiographique, entamé lors d'un atelier d'écriture en Suisse, commençait par ces mots : « je n'ai pas de souvenir joyeux avec mon frère. »

Olivier Debbasch a mené une véritable enquête, consultant albums de famille et interrogeant ses proches, jusqu'à son ancienne nourrice, pour comprendre pourquoi sa relation avec son aîné avait déraillé. Cette investigation l'a conduit à réaliser que tout avait débuté le jour où son frère avait pris conscience de son homosexualité.

Décryptage des origines de la violence

Le spectacle ne se contente pas d'exhiber une adolescence dévastée. Il décrypte l'origine du rejet suscité par l'orientation sexuelle d'Octave en analysant une éducation où les garçons doivent se conformer à un modèle viril univoque. La pièce pointe la manière dont les parents ont accueilli cette révélation et comment cette nouvelle a enclenché un cycle de violence débridé chez le frère aîné.

Le texte, co-écrit avec Ariane Dumont-Lewi, ménage des moments digressifs où la manière de composer de Scarlatti est finement analysée. Le compositeur répète des boucles mélodiques entêtantes sur différents tons, jouant la carte du contrepoint pour souligner, l'air de rien, la fatalité d'un destin.

Une narration poétique entre lyrique et clinique

Entremêlant extraits lyriques et descriptions cliniques de scènes croquées sur le vif, la narration prend une tournure poétique, surtout lorsque la voix du chanteur s'élève dans les aigus jusqu'à un solo de contre-ténor de toute beauté. Le spectacle recense subtilement les maladresses d'un monde adulte incapable de protéger un enfant qui se refuse à se présenter en victime.

Ne versant jamais dans la facilité, la pièce transforme une histoire douloureuse en matériau théâtral universel, conduisant les spectateurs à s'interroger sur leur conception de la famille. C'est une belle leçon de tolérance servie par une mise en scène élégante multipliant les effets de sfumatto comme pour brouiller les frontières entre réel et fiction.

*Fouiller Bercer Pompier d'Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi (compagnie près d'un lac), aux Plateaux Sauvages, Paris 20e. Jusqu'au 28 mars.

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