Une création théâtrale pour les voix oubliées de l'après-Shoah
Ce mardi 24 février à 20h30, le Colisée de Biarritz accueille une première historique avec la pièce « Même les Oiseaux ne peuvent pas toujours planer ». Mise en scène par Fleur Rabas, directrice du Théâtre du Versant, cette œuvre pluridisciplinaire donne enfin la parole aux survivantes de la Shoah internées en hôpital psychiatrique après la guerre.
L'héritage de Liliane Atlan ressuscité
À seulement 26 ans, Fleur Rabas puise son inspiration dans les textes inédits de la dramaturge juive Liliane Atlan, qu'elle a connue personnellement jusqu'à ses 11 ans. « Liliane Atlan était la meilleure amie de mon grand-père », révèle la metteuse en scène. Des années plus tard, c'est le fils de l'écrivaine, Mickael Atlan, qui lui confie les archives familiales, dévoilant un trésor de pièces inédites et de brouillons.
De cette découverte naît un patchwork textuel poignant qui rend hommage à ces femmes qui « essayaient de rester vivantes malgré tout ». La pièce se déroule dans un établissement psychiatrique où trois femmes tentent de se reconstruire après l'horreur des camps de concentration.
Le corps et la mémoire après la déshumanisation
« On parle toujours des camps et il faut continuer. Mais on parle moins de l'après », observe Fleur Rabas avec une acuité remarquable. Comment se reconstruire lorsque le corps garde la trace indélébile de la déshumanisation ? La pièce explore cette question cruciale à travers la relation complexe à la nourriture, les troubles du comportement alimentaire et la difficile réappropriation du corps.
Sur scène, un dispositif symbolique fort : chaque femme possède une poupée à son effigie, inspiré du travail thérapeutique mené par Liliane Atlan en psychiatrie. « Elle faisait fabriquer des poupées aux patients pour qu'ils fassent du mal à la poupée plutôt qu'à eux-mêmes », explique Fleur Rabas. Ces doubles deviennent des symboles puissants de l'identité fracturée des survivantes.
La sororité comme force de reconstruction
Au-delà des traumatismes individuels, la pièce célèbre la sororité qui unit ces femmes. Elles s'entraident, se soutiennent, créant un réseau de solidarité essentiel à leur survie psychique. Le spectacle interroge également la place des femmes dans l'histoire, souvent reléguées à l'arrière-plan des récits officiels de la Shoah.
Ici, ce sont leurs voix, leurs luttes et leur résilience qui occupent le centre de la scène, offrant une perspective longtemps négligée par l'historiographie traditionnelle.
L'art comme acte de résistance et de survie
« La danse était interdite durant la Shoah, alors, pour moi, c'est important de la montrer », souligne Fleur Rabas avec conviction. Entre danse contemporaine et éclats de swing, le mouvement exprime à la fois la violence subie et l'espoir ténu qui persiste.
Les trois personnages, musiciennes, peintres et danseuses, semblent littéralement renaître lorsqu'elles dansent. « L'art devient un acte de survie », insiste la metteuse en scène, rappelant comment la création artistique a permis à de nombreuses survivantes de maintenir leur humanité.
Une approche poétique et elliptique
La pièce adopte délibérément une forme elliptique et poétique, traversée par un humour noir caractéristique de la personnalité de Liliane Atlan. « Il y a des choses qu'il vaut mieux danser plutôt que dire, car elles sont indicibles », résume Fleur Rabas avec une justesse qui touche au cœur du projet.
Cette œuvre ne cherche pas à expliquer l'histoire de manière didactique, mais à faire ressentir physiquement et émotionnellement ce qu'ont vécu les survivantes après les camps. Elle donne une voix à ces femmes longtemps invisibilisées et célèbre leur capacité extraordinaire à survivre grâce à l'art, créant ainsi un geste mémoriel d'une profonde humanité.



