Expérimentation à l'Espinas pour tester la résistance des ponts en pierre sèche
Test de résistance des ponts en pierre sèche à l'Espinas

Une expérience scientifique inédite pour préserver le patrimoine architectural

Le mercredi 11 mars 2026, une expérimentation scientifique d'une grande importance s'est déroulée à l'Espinas, au cœur du Parc national des Cévennes. Cette initiative exceptionnelle visait à tester la résistance d'un modèle réduit de pont à double voûte construit en pierre sèche, une technique ancestrale qui mérite aujourd'hui une attention particulière.

Comprendre le comportement des structures historiques

L'objectif principal de cette expérience était de mieux comprendre le comportement mécanique des ponts en maçonnerie de pierre sèche. Anne-Sophie Colas, ingénieure-chercheuse à l'université Gustave-Eiffel, explique la démarche : "On vient solliciter la voûte un peu comme l'essieu d'un camion qui passerait dessus. Si on connaît le point de rupture, on sait qu'il nous faut une certaine marge supplémentaire pour que justement on n'arrive pas à la ruine."

Cette expérimentation a mobilisé une équipe impressionnante de scientifiques et de spécialistes. Des membres de l'université Gustave-Eiffel, des étudiants de l'école des Mines d'Alès spécialisés en modélisation 3D, un représentant du Parc national des Cévennes, ainsi que de nombreux artisans de l'association Artisans bâtisseurs en pierres sèches (ABPS) ont participé activement à cette journée de recherche.

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La thèse de Suzanne Léonard : un travail pionnier

Cette expérience s'inscrit dans le cadre de la thèse de Suzanne Léonard, une jeune doctorante de 25 ans rattachée au laboratoire Navier, qui dépend de l'école nationale des Ponts et Chaussées, de l'université Gustave-Eiffel et du CNRS. Son ambition est de créer un modèle numérique capable de prédire les déformations des ponts et surtout leur capacité portante.

"C'est-à-dire la charge qu'il est capable de supporter avant de s'effondrer ou d'être endommagé", précise la chercheuse. Son travail vise à répondre à des questions cruciales pour la sécurité publique : lorsque la pile d'un pont s'enfonce de plusieurs centimètres, faut-il fermer la circulation ? Le pont doit-il être détruit ou remplacé ? Est-il réparable ?

Un patrimoine architectural méconnu et vulnérable

Suzanne Léonard s'intéresse particulièrement aux ponts en maçonnerie, des ouvrages souvent très anciens mais extrêmement présents dans le paysage français. "La moitié des murs de soutènement et des ponts sont en pierre", rappelle-t-elle. Ces structures ont fréquemment plus d'un ou deux siècles d'existence.

La chercheuse souligne un paradoxe préoccupant : "C'est une méthode qu'on n'utilise plus depuis assez longtemps. Avec le développement des calculs numériques par les ingénieurs, forcément, ils se sont plus concentrés sur le béton, l'acier, qui sont aujourd'hui les moyens de construction majoritaires, et moins sur la pierre. Donc on a une perte d'expérience, de savoir-faire, etc."

Les défis de l'entretien des ouvrages anciens

L'objectif ultime de ces recherches est de développer des outils permettant de mieux entretenir les ouvrages construits. Suzanne Léonard s'intéresse particulièrement au phénomène du tassement d'appui, c'est-à-dire lorsque la pile d'un pont s'enfonce dans le lit de la rivière ou dans le sol.

"Ça peut arriver quand il y a des crues, ou quand les fondations sont endommagées, parce qu'elles sont trop anciennes. Souvent elles sont en bois, donc elles ne sont pas forcément très durables. Il y a des ponts qui s'effondrent à intervalles réguliers à cause de crues", explique-t-elle.

Anne-Sophie Colas ajoute une dimension contemporaine à ce problème : "Avec les phénomènes de sécheresse qui deviennent de plus en plus nombreux, cela provoque la mise à nu de la tête de ces fondations en bois, donc un risque de pourrissement, et donc un risque d'affaissement des piles en rivière de ces ouvrages."

Vers une construction plus sobre et durable

Au-delà de l'aspect technique, Suzanne Léonard porte une vision plus large de son travail de recherche. Elle souhaite contribuer à un modèle de construction plus sobre et plus vertueux.

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"Je me suis rendu compte que le secteur de la construction n'était plus très viable aujourd'hui. C'est un secteur qui est très extractiviste et qui consomme énormément de ressources, notamment d'eau et de sable, mais aussi qui consomme beaucoup d'énergie si on essaie de fabriquer de l'acier. On a la chance d'être dans un pays où il y a déjà plein de choses qui sont construites, c'est juste qu'on ne sait pas forcément les conserver", affirme-t-elle avec conviction.

Un programme de recherche ambitieux

Cette expérimentation, financée par l'Agence nationale de la recherche dans le cadre du programme Menhir (Modélisation mécanique et ENvironnementale pour une approche Holistique et Interdisciplinaire de la Réhabilitation des ouvrages maçonnés), représente la deuxième phase d'un programme de recherche complet.

Une première expérience avait eu lieu l'automne précédent, et un troisième essai est déjà prévu. Cette fois, il concernera un mur maçonné à la chaux, permettant ainsi d'élargir les connaissances sur différentes techniques de construction traditionnelles.

Cette initiative scientifique démontre l'importance de préserver le savoir-faire ancestral tout en utilisant les technologies modernes pour assurer la sécurité et la durabilité de notre patrimoine architectural. Les résultats de ces recherches pourraient avoir des implications significatives pour la conservation des nombreux ponts historiques qui jalonnent les paysages français.