Des journaux intimes inédits, retrouvés récemment, permettent de revivre au jour le jour la libération de Bandol en août 1944. L'historien Jean-Marie Schneider restitue l'ambiance de l'époque à partir des écrits de trois Bandolais, dont un journal jamais exploité, qui racontent parfois heure par heure la folle semaine de la libération de la ville occupée.
Des témoignages retrouvés par hasard
« Il y a le journal de Jean Dutheil. Sa famille l'a retrouvé par hasard dans un carton, et l'a adressé à la mairie, qui me l'a confié. Jamais exploité et saisissant, il relate le point de vue de l'habitant d'une villa sur la colline de Vallongue », situe Jean-Marie Schneider. Il y a aussi le témoignage de Suzanne Guillocheau-Boyer, également retrouvé par hasard. Elle habitait sur le port, la bijouterie à l'angle de la rue Marçon. Enfin, les écrits de Roger Deligny, retrouvés dans un recueil de documents publié pour les cent ans de l'ex-Grand Hôtel, qui habitait une villa à flanc de colline, face au Casino.
La fébrilité de l'occupant allemand
À partir du 15 août 1944, le dénouement est proche. La rumeur du Débarquement est nourrie à partir du lendemain par de nombreux « passages aériens, des bruits sourds au loin » et la fébrilité de l'occupant allemand. Le 17 août, Jean Dutheil rapporte : « Monsieur, nous contrôle bicyclette pour soldats allemands. Vous avez un papir (sic.) de la Kommandantur ? Nicht papir. Nicht Kontrol ! Le Frizou sort son revolver et le met sur le ventre de Janou ». Le 19 août, les Allemands fuient et des arches du viaduc sautent dans la nuit du 20 août. Puis les événements se précipitent.
Lundi 21 août 1944 : « Les obus tombent dru »
Jean raconte : « Une auto militaire est là dans le tournant : deux soldats casqués sont descendus : “merde, c'est encore des boches !… Mais non, en y regardant mieux, ça a l'air d'être des Américains. Allons-y ! Joie ! Émotion ! Délire ! Ce sont des Français ! Embrassades, larmes, félicitations, on n'ose y croire ! Toute une colonne motorisée […], est là sur la route, entre le viaduc […] et les environs de Vallongue”. »
« 11 heures. Entrée triomphe des troupes à Bandol : Vin d'honneur, discours, Marseillaise, préparatifs de bal… Mais… 11 h 45… Les boches ouvrent le feu sur Bandol ! Les salauds ! Ils ont attendu patiemment pendant quatre heures, et pourtant de la pointe de la Cride ils voyaient parfaitement tout ce qui se passait entre le viaduc et le casino, mais il voulait laisser croire qu'ils étaient partis ! »
« 12 heures. Les obus tombent tellement drus que nous nous mettons à l'abri […] L'idée me vient que les troupes, arrêtées sur la route du Beausset, courent le plus grand danger… Je m'avance jusqu'à l'usine électrique où je trouve un capitaine du 2e Spahis, qui me dit avoir déjà pensé à ce que je lui explique. Il me confie la mission d'aller au Beausset chercher des armes pour conduire en lieu sûr 6 prisonniers boches qui l'embarrassent. […] À 15 h : je m'aperçois qu'en notre absence le quartier a été drôlement sonné ».
Suzanne témoigne : « C'est un matin radieux qui prend à lui tout seul un air de fête. Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand que les troupes libératrices sont chez nous, toutes proches. […]. Au monument aux morts, à la mairie, à chaque maison, flotte enfin retrouvé notre drapeau. C'est une débauche de bleu, de blanc et de rouge. Les jeunes filles, en bandes, chantent La Marseillaise et portent des bouquets. Un enthousiasme, débordant, un immense élan de reconnaissance, s'exhale de tous les cœurs vers ceux à qui nous devons la liberté… Et ce sont des Français ».
« Puis voici le premier char, puis d'autres, puis de lourds engins à l'aspect effrayant. Pour l'heure, ils sont couverts de fleurs et des grappes de jeunes filles sont montées sur les voitures et entourent le conducteur au visage radieux. De chaque côté de la route, une foule en délire acclame nos vaillants soldats ; et je découvre que l'un d'eux, parfois, devant cet accueil, est ému jusqu'aux larmes. »
« Soudain, au milieu de toute cette joie, un ordre survient […] Tous les habitants sont priés de rejoindre leur maison. En même temps, le canon se fait entendre tout proche, jetant un froid sur tant de bonheur. Nous avions oublié que la guerre n'est pas finie ; les Allemands eux, ne l'oublient pas, et se mettent à nous arroser d'obus ».
Roger Deligny raconte : « Les artilleurs allemands des Fortins de la Cride choisirent ce moment pour échanger quelques tirs avec les chars. Du côté des curieux, ce fut la débandade. […] Ce n'est que plus tard que j'appris que le Grand Hôtel avait été sérieusement touché par trois obus […] Sept sous-officiers et soldats français furent tués sur la route […] ; de nombreux autres, Algériens et Français furent blessés. On étendit les blessés et les morts dans un salon de l'hôtel. Un tirailleur algérien avait la mâchoire arrachée. »
Mardi 22 août 1944 : « Des maisons sont touchées »
Jean note : « 0 heure. Les forts tenus par les boches se remettent à canarder pendant plus d'une heure. 3 heures. Idem. 4 h 30. Re idem. 11 heures. Les obus retombent sur Bandol… Et sur Vallongue. 14 heures. Ça se calme, mais nous avons eu l'impression que nos voisins du Logis-Neuf doivent avoir pris quelque chose. Il faut aller voir. »
« Au plus fort de ma colère, j'aperçois assis sur le talus, un grand diable avec un casque… Portant 5 galons ! Le colonel ! Je m'excuse… Et lui explique que depuis la veille j'avais fait des pieds et des mains pour que la colonne ne reste pas là où elle était, mais, écoute-t-on les avis d'un civil ? Lui, il a compris, car son PC installé à l'usine électrique vient d'être détruit : la popote pulvérisée et… 10 blessés, dont 2 gravement […] Il accepte de venir souper le soir, à Vallongue avec ses officiers d'état-major. Quel repas inoubliable ».
Suzanne écrit : « La batterie fantôme a recommencé à tirer en pleine nuit et nous ressentons une fois de plus l'angoisse causée par le sifflement des obus […]. Tout près de nous des maisons sont touchées […] notamment Poupoune et la pharmacie ».
Les cérémonies du 82e anniversaire de la libération de Bandol se déroulent aujourd'hui : à 18 h, rassemblement sur la place de l'Hôtel de ville ; à 19 h, cérémonie patriotique place Xavier-Suquet ; à 21 h 30, Planet Pop place des Libérateurs-africains ; à 22 h 30, feu d'artifice sur le port.



