Le pont-canal d'Agen : une prouesse technique qui fascine toujours les visiteurs
Le pont-canal d'Agen, une prouesse technique fascinante

Le pont-canal d'Agen : un géant de pierre au-dessus de la Garonne

Deuxième plus long pont-canal de France, celui d'Agen constitue une véritable prouesse technique qui continue de fasciner les visiteurs aujourd'hui encore. Son histoire raconte également la relation complexe qu'entretient la ville avec son fleuve, mêlant fascination et méfiance.

Un canal discret mais un ouvrage majestueux

À Agen, le canal des Deux-Mers se fait plutôt discret. Il ne traverse pas véritablement la ville, préférant la contourner et se cacher derrière les voies ferrées. On pourrait presque oublier sa présence sans ce majestueux ouvrage qui enjambe la Garonne sur un demi-kilomètre : le pont-canal d'Agen. « Les touristes veulent absolument le voir, ils m'en parlent plus que du musée des Beaux-Arts ou de la cathédrale Saint-Caprais », s'étonne Jean-Luc Moreno, guide-conférencier de l'office de tourisme.

Un rêve vieux de deux millénaires

Remontons le temps cent soixante-dix ans en arrière. L'achèvement du canal des Deux-Mers permet la concrétisation d'un rêve ancien de deux millénaires : relier la Méditerranée à l'Atlantique par une voie fluviale sûre et régulière. L'idée de traverser le sud de la France d'est en ouest remonte à l'Antiquité, mais il faut attendre le XVIIe siècle pour qu'elle prenne réellement forme.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Sous le règne de Louis XIV, l'ingénieur visionnaire Pierre-Paul Riquet lance la construction d'un premier tronçon, de Sète à Toulouse, aujourd'hui connu sous le nom de « canal du Midi ». Deux siècles plus tard, pour compléter cette artère et éviter aux bateaux les caprices du fleuve, le canal dit « latéral à la Garonne » voit le jour, prolongeant la voie d'eau jusqu'à Castets-en-Dorthe, en Gironde. L'ensemble forme le canal des Deux-Mers, long de 413 kilomètres.

Une position unique et des dimensions impressionnantes

Sur son chemin, le canal doit franchir plusieurs obstacles, principalement des rivières. C'est pourquoi on dénombre en tout sept ponts-canaux dont les plus connus, hormis celui d'Agen, sont celui du Cacor qui permet d'enjamber le Tarn à Moissac, et celui de la Baïse à Buzet-sur-Baïse.

Mais le pont d'Agen est incomparable par sa position déjà. Il est le seul qui permet au canal de franchir la Garonne pour changer de rive. « Ici, le canal latéral à la Garonne devient perpendiculaire », s'amuse Jean-Luc Moreno. Car, une fois arrivé à Agen, il se retrouve coincé par le coteau de l'Ermitage.

Différent, le pont-canal agenais l'est aussi par ses dimensions impressionnantes :

  • 539 mètres de longueur
  • 10 mètres de hauteur
  • 23 arches en pierre de taille du Quercy

Ces caractéristiques en ont fait un temps le plus grand pont de ce type en Europe. En 1896, il est dépassé par le pont de Briare, situé 66 mètres au-dessus de la Loire, un ouvrage en métal signé Gustave Eiffel.

Une construction historique et une concurrence féroce

Le chantier démarre le 25 août 1839 sous la responsabilité des ingénieurs Jean-Baptiste de Baudre et Jean Gratien de Job et est inauguré par le duc d'Orléans, fils de Louis-Philippe et héritier du trône. Il faut attendre quelques années de plus pour voir des bateaux de commerce passer au-dessus de la Garonne, car le canal n'est mis en service qu'en 1856.

Très vite cependant, le transport fluvial est concurrencé par l'arrivée du train dans le Sud-Ouest. La puissante Compagnie des chemins de fer du Midi obtient la gestion du canal et lui impose une politique tarifaire très défavorable. Le trafic de marchandises s'effondre dramatiquement, passant de 47 000 tonnes en 1856 à seulement 18 000 tonnes en 1874.

La renaissance touristique et les activités actuelles

Aujourd'hui, les bateaux de plaisance sont désormais les principaux usagers du pont-canal. Au Passage d'Agen, ils franchissent quatre écluses successives. Les numéros 34, 35, 36 et 37 (sur les 53 que compte le canal) s'enchaînent sur un peu plus d'un kilomètre et font chuter le niveau de l'eau de 11 mètres.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

On peut admirer ces ouvrages à pied en empruntant un petit bout du GR 652 qui file vers Rocamadour ou à vélo, le long de cette voie verte du canal des Deux-Mers aménagée au cours des années 2000 et qui attire tant de cyclotouristes. Ces derniers se donnent rendez-vous au Café-Vélo, adresse branchée établie dans une ancienne usine de pompage des eaux au pied du pont-canal.

La relation tumultueuse avec la Garonne

Cet hiver, le Café-Vélo a pansé ses plaies après les dégâts causés par la crue du fleuve, qui a atteint 7 mètres. C'est toujours quatre de moins que le niveau des inondations historiques du 4 mars 1930. Une crue comme on en voit tous les 500 ans.

Grossie par une fonte des neiges soudaine et l'apport de tous ses affluents, la Garonne quitte alors son lit. L'eau envahit les rues et forme une « mer de misère » selon les mots de la presse de l'époque. « Le pont-canal a alors été accusé d'agir comme un barrage et d'empêcher l'eau de s'écouler », relate Jean-Luc Moreno. « Il a même été question de l'abattre. Ce qui l'a sauvé, c'est la décrue rapide du fleuve, en deux jours à peine. »

Les autres ponts d'Agen et la passerelle philosophique

On le sait, la Garonne est impétueuse. Elle s'est déjà chargée elle-même de détruire un pont, le premier construit à Agen au XIIe siècle, sur ordre du roi Richard Cœur de Lion. « Il était en bois, il fallait le consolider, le réparer sans cesse », raconte le guide-conférencier. En 1435, une crue gigantesque, qu'on estime aujourd'hui avoir dépassé les 12 mètres, l'emporte définitivement.

Il faudra attendre près de quatre siècles pour que la cité se dote à nouveau d'un ouvrage permettant de franchir le fleuve, avec la construction du pont de pierre inauguré en 1827 et, quelques années plus tard, de la passerelle suspendue. « Le pont de pierre était soumis à un droit de péage, ce qui ne plaisait pas aux Agenais, donc le roi Louis-Philippe a autorisé la construction d'une passerelle piétonne », précise Jean-Luc Moreno.

Pour un autre point de vue sur le canal et le fleuve, on peut emprunter cette passerelle construite peu ou prou à l'emplacement du pont médiéval – dont « on peut encore apercevoir les fondations lorsque l'étiage est marqué », selon notre guide. Rénovée en 2002, elle a été renommée d'après le philosophe Michel Serres, un amoureux de « Garonne » comme il l'appelait, sans l'article.

La passerelle Michel-Serres, en amont du pont-canal, offre ainsi un autre point de vue sur le canal et le fleuve. Avant de gagner le quartier du Gravier – autrefois une île sur le fleuve qui comptait un deuxième bras –, on peut s'arrêter un instant et penser aux mots du philosophe agenais disparu en 2019 et qui, dans un de ses livres, « L'Art des ponts » (2013), confessait : « Je n'ai jamais rêvé que de ponts, écrit que d'eux, pensé que sur ou sous eux ; je n'ai jamais aimé qu'eux. »