La Mora de Guillaume le Conquérant : un rêve normand englouti par les difficultés financières
En Normandie, l'héritage de Guillaume le Conquérant demeure profondément ancré dans le paysage et la mémoire collective. Deux imposants châteaux médiévaux à Falaise et Caen, ainsi que deux abbayes bénédictines à Caen, témoignent de la puissance de ce duc devenu roi d'Angleterre. La célèbre tapisserie de Bayeux immortalise quant à elle l'épopée de la conquête de 1066, un fait d'armes historique que ni Napoléon ni Hitler n'ont réussi à reproduire.
Un projet ambitieux de reconstruction historique
En février 2018, un groupe de passionnés d'histoire et de navigation, déjà impliqué dans la reconstruction de la frégate Hermione, fonde l'association « La Mora-Guillaume-le-Conquérant ». L'objectif est ambitieux : reconstruire le navire amiral de Guillaume le Conquérant selon les techniques du XIe siècle, sur une friche industrielle à Honfleur, dans le Calvados. Ce chantier-spectacle ouvert au public devait attirer 150 000 visiteurs annuels.
Inspiré de la tapisserie de Bayeux, le bateau devait mesurer 35 mètres de long sur 5 mètres de large, avec une capacité d'embarquement pour 80 marins-soldats. Le charpentier danois Thomas Finderup, spécialiste des drakkars vikings, devait être consulté pour ce projet dont la mise à l'eau était prévue en 2027, coïncidant avec le millénaire de la naissance du duc.
L'échec financier et la liquidation judiciaire
Huit ans plus tard, le constat est amer. Sur la jetée Est à Honfleur, des pancartes jaunes en lambeaux annoncent « accès interdit au site de la Mora ». La coque inachevée du bateau est abandonnée, les charpentiers ont déserté, et les quatre salles du spectacle immersif consacré à l'histoire maritime normande restent vides.
Après une procédure de sauvegarde d'un an, l'association est placée en liquidation judiciaire par le tribunal de Lisieux le 20 octobre 2025. Le jugement révèle un passif de 8 864 881 euros, dont 4 116 131 euros contestés, qui devrait être ramené à environ quatre millions d'euros. Les chiffres d'affaires de 565 000 euros en 2024 et 668 000 euros en 2025 se sont avérés insuffisants pour faire face à l'endettement.
Le tribunal identifie deux causes principales à cet échec :
- Une erreur d'appréciation du niveau de fréquentation (140 000 visiteurs en deux ans au lieu des 150 000 annuels prévus)
- Une dérive budgétaire d'environ six millions d'euros pour la réhabilitation du site et la construction des installations
Les financements et les responsabilités
L'association avait obtenu six prêts de 350 000 euros chacun auprès de six banques différentes, sans garantie des collectivités, ce qui était présenté comme « une très bonne marque de confiance » par Olivier Pagezy, alors président. S'ajoutaient un engagement de 200 000 euros de France Active et des avances de 190 000 euros de cinq adhérents, portant le total des emprunts à 2 490 000 euros.
Les collectivités et l'État ont quant à eux débloqué six millions d'euros, dont 3 250 000 euros du département du Calvados, alors que son président Jean-Léonce Dupont dénonçait régulièrement « l'asphyxie financière toujours plus inquiétante pour les départements ». Ces fonds publics ont été versés sans contrôle sur leur utilisation, alors que les travaux d'aménagement étaient initialement estimés à 3,5 millions d'euros.
Les conséquences et les perspectives
Lors de sa session du 24 novembre 2025, le département du Calvados a provisionné trois millions d'euros « au titre de la valeur nette des biens du site qui seraient repris par le département ». Eric Vève, élu PS dans l'opposition, ironise sur cette décision : « Trois millions pour reprendre des actifs, les six banques prêteuses vous remercient de votre générosité. Votre rigueur budgétaire est à géométrie variable. »
Michel Lamarre, maire de Honfleur depuis 30 ans, se montre plus optimiste : « La valeur des terrains aménagés a été multipliée par trois. Je n'ai pas d'inquiétude pour la suite ». Les bâtiments délabrés ont été restaurés, les réseaux renforcés et une rue refaite sur cette friche propriété du département.
Un parallèle troublant avec l'Hermione
Les responsables du projet de la Mora n'étaient pas des novices en matière de reconstruction navale historique. Alain Bourdeaux, fondateur de l'association, et Olivier Pagezy, son successeur à la présidence, avaient été associés au chantier de reconstruction de l'Hermione à Rochefort-sur-Mer. Cette frégate, à bord de laquelle La Fayette avait navigué en 1776 pour soutenir les insurgés américains, a connu un destin différent : elle a navigué, traversé l'Atlantique en 2016 et participé à l'Armada de Rouen en 2019.
Pourtant, l'association « Hermione-La Fayette » est elle aussi en difficulté depuis septembre 2025, placée en redressement judiciaire. Il manque cinq millions d'euros pour réparer la coque rongée par un champignon, et le bateau est en cale sèche depuis 2021 près de Biarritz. Cette association a pourtant encaissé 19 millions d'euros de subventions publiques sur une quinzaine d'années.
Ces deux projets ambitieux de reconstruction navale historique illustrent les défis financiers et techniques auxquels sont confrontées les initiatives culturelles et patrimoniales, même lorsqu'elles bénéficient de soutiens publics importants et de l'expertise de professionnels expérimentés.



