En 1986, l'annonce de la fermeture des mines de bauxite du Var a provoqué un choc parmi les mineurs, malgré des années de rumeurs. « C'était jour de la Sainte-Barbe, et je me vois arrivé à la gare de cars de Brignoles. J'ai un collègue qui vient me voir et me dit : “Tu es au courant ? On ferme !” », se souvient Angelo Modica Amore, l'un des derniers embauchés chez Alusuisse France à la mine de Saint-Julien à La Celle. « De quoi tu me parles ?, lui ai-je demandé. Il me répondit alors : “C'est sur le journal. Il y a un plan minier, on ferme les mines.” »
« Cela a été tellement entendu pendant des années, que les mines allaient fermer, que plus personne n'y croyait », abonde son comparse, Alain Duffaut. « Donc en 1986, lors de l'annonce, cela a été un choc pour beaucoup de monde. » Il ajoute : « L'ingénieur des mines d'Alusuisse l'avait appris la veille au soir. »
Anatomie d'une chute
L'arrêt de mort de la bauxite varoise est signé par la Seconde Guerre mondiale. Le précieux minerai étant entre les mains des Allemands, les Alliés ont dû s'approvisionner ailleurs. Quand en 1939, les États-Unis ne représentaient que 23 % de la production mondiale de bauxite, cette part s'élevait à 66 % quatre ans plus tard. Une fois le conflit mondial terminé, c'est la reconstruction qui mobilise toute l'attention. Les besoins en aluminium sont massifs. Puis d'autres conflits, notamment la guerre de Corée (1950-1953), allongent les carnets de commandes.
« De 1946 à 1970, la production de bauxite dans le monde est multipliée par 20 », rapporte Claude Arnaud, dans son ouvrage de référence Les Gueules rouges. De nouveaux gisements sont découverts en Guinée, en Australie, ainsi que dans les Caraïbes, notamment en Jamaïque. « Ils étaient en surface, ce qui changeait la donne alors que dans nos mines du Var, il fallait creuser encore et encore. Des investissements lourds avant de voir la première tonne de bauxite sortir de terre », résume Alain Duffaut.
Le nombre de sociétés exploitantes en France se réduit à peau de chagrin. « De huit sociétés exploitantes en 1950, il n'en restera que quatre dans les années 1970 », a noté Claude Arnaud. L'union des Bauxites existe encore, mais elle a cédé ses droits d'exploitations à Pechiney. En plus de celle-ci, il reste en 1972 la Société anonyme des bauxites et alumines de Provence (Sabap), Alusuisse France et le Comptoir d'extraction et de vente des bauxites, filiale du cimentier Lafarge.
La fin annoncée malgré des records de production
La bauxite varoise est moins attractive, pourtant des investissements massifs sont réalisés par les compagnies minières. Les volumes extraits explosent. Dès les années 1950, certaines mines bien équipées parviennent à sortir 100 à 120 tonnes de bauxite par jour, voire 200 tonnes. Pendant les années 1960, le rendement s'accélère au gré de la mécanisation : des scrapers et des pelles Eimco permettant de charger beaucoup et vite ; des jumbo-perforateurs lesquels facilitent les percées dans la roche. Il en est de même pour l'évacuation du minerai vers la surface à l'aide de bandes roulantes mécanisées.
En 1970, les mines varoises sont au sommet. Elles n'ont jamais autant produit de bauxite : 2,2 millions de tonnes. Le record de production est atteint en 1972 avec 3,2 millions de tonnes. Pourtant, c'est à cette époque que le premier plan de fermeture à horizon 1990 a germé. « On battait des records de production et on nous disait qu'on allait fermer. C'était une vraie incompréhension pour nous », résume Maurice Coulet.
« La période des années 1970 à la fin des années 1980 est marquée au niveau mondial par un ralentissement de la production de bauxite, dépeint Claude Arnaud dans son ouvrage. En France, ce ralentissement est très net. La production est passée de 2,56 millions de tonnes en 1975 à 1,89 en 1980 et 1,5 million de tonnes en 1987 alors que, dans le même temps la productivité progressait fortement. » Ce plan minier « qui fut un choc pour l'opinion locale à l'époque est devenu une réalité malgré la contestation syndicale », décrit l'historien.
« Pour faire accepter cette récession, cette fermeture, on discute d'industrialisation, de créations d'emplois équivalents au nombre d'emplois supprimés du fait de l'arrêt des exploitations », s'inquiète alors, le 2 mai 1973, le syndicat des mineurs Var CGT lors d'une conférence de presse. L'arrêt des mines de bauxite a été même réalisé de manière anticipée. Dès 1976, le Comptoir d'extraction et de vente cesse l'exploitation de ses mines. Les premières craintes pour l'avenir économique du territoire deviennent tangibles.
Des grèves et actions coup de poing pour sauver la filière
C'est le début du conflit social. En mars 1976, les mineurs ont fait de Brignoles une ville morte pour dénoncer la fermeture des mines. Dix ans plus tard, cette fois-ci, il est temps de fermer pour les compagnies minières encore présentes dans le Var. « On a fait des grèves, beaucoup d'actions. On a coupé les autoroutes. On a bloqué les entrées des usines de fabrication d'alumine dans les Bouches-du-Rhône », énumère Alain Duffaut. « Mais on savait qu'à long terme, c'était foutu pour nous », explique Angelo Modica Amore. « Les grands pontes nous disaient de ne pas s'inquiéter et que ce gisement serait stratégique en cas de conflit. Mais on savait que cela ne reprendrait jamais », ajoute Maurice Coulet.
Le 10 décembre 1986, les mineurs manifestent, rapporte Nice-Matin. En février 1987, une grève illimitée est lancée. « On a eu de la chance, car lorsque les premières livraisons de bauxite en provenance de l'étranger ont eu lieu aux usines des Bouches-du-Rhône, ils se sont rendu compte que les machines n'étaient pas adaptées, il fallait la mélanger à de la bauxite varoise », explique Alain Duffaut. « Les mines du Var ont continué à produire pendant huit ans le temps qu'ils puissent prendre en charge la bauxite importée. »
La fin moribonde d'une ère pour les derniers mineurs
« Quand on m'a embauché en 1970, on me disait déjà qu'il y en aurait pour une dizaine d'années tout au plus et que les mines fermeraient, se souvient Maurice Coulet. Des bruits couraient que des gisements énormes avaient été trouvés ailleurs. » Des paroles prémonitoires. La fermeture des mines a été particulièrement dure à vivre pour les mineurs, en poste depuis des décennies pour certains.
« Personne n'y croyait. Les mines fermées, on devait tous rejoindre Pechiney pour finir l'exploitation des gisements, mais là c'était fermeture totale en 1989, on savait qu'on allait fermer définitivement », se souvient Maurice Coulet. « Avec quatre ou cinq mineurs, dont Antoine, nous avons été missionnés pour fermer les mines, reboiser les terrains. » Il y a d'abord eu Alusuisse, puis les mines de la Sabap et enfin Pechiney.
« À la mine de Saint-Julien, lors de la fermeture, on allait récupérer les pompes dans le puisard. Et au moment de récupérer la dernière, il a fallu couper l'électricité. J'ai entendu un “plof”, puis plus de bruit », se souvient Angelo Modica Amore. « Et là, j'ai compris que c'était fini. Le niveau d'eau est remonté jusqu'à la moitié de la galerie. »
Lors des derniers mois, le nombre de mineurs encore en activité sur les chantiers fond comme neige au soleil. « Au moment des douches, quand on était plus que cinq, c'était vraiment triste », soupire-t-il. « Au Recoux, on a laissé tout le matériel à l'intérieur. Les ingénieurs nous on dit que ce n'était pas la peine de se blesser. Il reste dedans des compresseurs, des bandes transporteuses », raconte Alain Duffaut. « La fermeture, je ne l'ai pas mal vécue. On a fait des plantations d'arbres, rebouché les trous. J'ai pris ma retraite et on s'est lancé dans la création d'un musée dédié aux Gueules rouges », sourit Antoine Delogu.
La difficile question du reclassement
Si la fin des mines a été si douloureuse pour les ouvriers, c'est en partie en raison de l'importante perte de salaire à laquelle ils auraient été exposés en travaillant ailleurs. « Certains l'ont mal vécu, parce que le mineur qui travaille au fond de la mine, n'avait pas d'autres métiers à faire au jour, et cela ne représentait pas le même salaire », résume Maurice Coulet. Mineur de 1970, jusqu'à la fermeture des chantiers, celui-ci a été directement concerné par la question du reclassement. « Malheureusement, j'avais 40 ans, lorsque les mines ont fermé, raconte-t-il. Après avoir fermé les chantiers et effectué la remise en état des sites, j'ai été un temps en poste aux archives d'Alusuisse. » Une fois ses tâches accomplies, s'est posée pour lui l'épineuse question de la suite. « Il a fallu que je me recycle. Moi, j'ai été missionné pour travailler dans une usine à la Brasque, au Val. »
Pour d'autres, la situation est particulièrement compliquée. « La cellule de reclassement a permis aux mineurs de devenir maçon, mais principalement de leur faire passer les permis poids lourd », explique Alain Duffaut. Même combat pour Angelo Modica Amore. « Fin 1989, je suis parti pour retrouver du travail, dans la mécanique. C'était facile et recherché, donc j'ai pu obtenir un poste chez Eiffage, en tant que responsable d'atelier », dépeint-il. « Pour le reclassement, certains repartaient avec une belle somme de Pechiney pour créer des entreprises », ajoute Maurice Coulet.
Ce fut le cas d'Alain Duffaut. « J'ai refusé tous les emplois. J'étais agent de maîtrise et ce qu'on me proposait entraînait une perte de 30 % de salaire. Ça faisait mal, lance-t-il. Ils m'ont même proposé un poste à Dunkerque. Il en était hors de question, ma femme aurait fait une dépression à Dunkerque. » Le Varois émet une liste de matériel qu'il souhaite acheter à son ancien employeur. Il récupère même la charpente de l'atelier mécanique de la mine du Recoux. « Pendant quatre mois, j'étais payé à remonter mon atelier, raconte-t-il. J'ai commencé en hydraulique et comme ça ne payait pas très bien, j'ai fini en ferronnerie. Et j'ai fini ma carrière ainsi. »
La perte d'un statut, d'une confrérie
La fermeture des mines de bauxite a été un crève-cœur pour tout le territoire. En premier lieu pour les mineurs. « L'après mine a été particulièrement difficile pour moi. Cette solidarité entre les mineurs, cette amitié entre nous, on ne l'a jamais retrouvé après dans n'importe quelle entreprise où on a pu travailler, raconte, un brin nostalgique Maurice Coulet. À la mine, il n'y a jamais eu d'histoires, il était possible d'évoluer car on était productif et on gagnait de l'argent. Et on était tous solidaires parce que le travail était dur. » Sans la moindre hésitation, Maurice Coulet le dit sans détour : « Mes meilleures années, c'était à la mine ! Si je devais revivre ma vie, ce serait à la mine ! »
Un sentiment partagé également par Alain Duffaut et Angelo Modica Amore. « La camaraderie était merveilleuse et on pouvait tous compter les uns sur les autres. C'était une grande famille », témoigne ce dernier. Emprunt de nostalgie, Angelo Modica Amore se perd parfois jusqu'à l'endroit où il a travaillé pendant plusieurs années. « Les locaux sont restés. De temps en temps, quand j'y passe à vélo, je jette un coup d'œil, raconte-t-il. Je pense alors à tout le temps qu'on a passé dedans. C'est une partie de notre jeunesse, le boulot, la camaraderie que je n'ai pas retrouvé ailleurs. »
La fin d'un corps de métier, d'une confrérie. Mais pas que… « Ils ont voulu en finir avec ce modèle social, car ils ont fermé toutes les mines en France. C'était politique. Nous avions nos docteurs, nos colonies de vacances, des aides pour l'université », déplore Alain Duffaut. La fin d'une ère. Il y a 40 ans… En 1986, le groupe Pechiney, principal exploitant de la bauxite dans le Var, fermait une de ses mines. La première d'une longue liste. Coup de départ de la fin d'une épopée industrielle, laquelle a placé pendant un demi-siècle le Var et la France comme le premier producteur de bauxite au monde. Aux moyens d'une série en dix épisodes, cette histoire industrielle dont la mémoire se fane aujourd'hui, sera exhumée. De la découverte de l'or rouge, son âge d'or, son déclin, jusqu'à son héritage. La semaine prochaine : l'après mine, la difficile renaissance d'un territoire.



