En 1927, Le Provençal sort de terre. Un colosse art déco de 290 chambres destiné à devenir le cœur battant de la station. Patrice Lapoirie / Nice-matin réservé aux abonnés
Une lune de miel qui change tout
Tout commence par une lune de miel. En avril 1925, Frank Jay Gould, héritier de l'empire familial ferroviaire aux États-Unis, débarque sur la Côte d'Azur avec sa nouvelle épouse, Florence Lacaze. Invité à l'inauguration du casino d'Édouard Baudouin, le couple américain flashe instantanément sur Juan-les-Pins. À l'époque, la saison d'été n'intéresse personne - sauf Antoine Sella qui rachète la Villa Soleil en 1887 et ouvre le Grand Hôtel du Cap en 1889. La Riviera ne vit que l'hiver.
Mais Frank Jay Gould, lui, sait que le monde va s'y donner rendez-vous. « Immédiatement, le couple se dit qu'il y a quelque chose à faire, raconte Nathalie Aguado, biographe. Ils s'installent donc à la villa La Vigie et Gould passe à l'offensive. » Son premier projet ? Racheter le Grand Hôtel du Cap (le futur Eden Roc) à Antoine Sella. Mais le propriétaire refuse net. Qu'à cela ne tienne : si le milliardaire essuie un refus, il va bâtir son propre royaume.
L'alliance stratégique : la naissance de « La Gauloise »
Pour régner sur la station, Frank Jay Gould sait qu'il doit s'allier avec l'autre homme fort du moment : Édouard Baudouin. « Gould pouvait écraser n'importe qui, personne ne pouvait lui refuser une association », précise l'auteure et conférencière. « Ensemble, ils montent une société immobilière baptisée La Gauloise. Évidemment, la part du lion est pour Frank Jay Gould, qui s'arroge les trois quarts du capital. » L'objectif de cette alliance ? Bâtir un hôtel gigantesque pour que le casino de Baudouin puisse accueillir une clientèle haut de gamme.
Le Provençal : un palace sorti de nulle part
En 1927, Le Provençal sort de terre. Un colosse art déco de 290 chambres destiné à devenir le cœur battant de la station. Pour son hôtel, Gould voit grand, très grand. Il ne fait pas les choses à moitié : il mobilise des tirailleurs malgaches pour tracer le boulevard Wilson et désenclaver le secteur. La dynamique du lieu doit converger vers son palace. « C'est vraiment lui qui a la vision », souligne Nathalie Aguado. « Il ne crée pas seulement un hôtel. Il achète des immeubles, des pensions, et possède la plupart des boîtes de nuit. Il impose une vraie signature festive. »
Une déflagration face à Cannes et Monaco
Le succès est immédiat. Juan-les-Pins devient the place to be. Les grands de ce monde s'y bousculent : Charlie Chaplin, André Citroën, puis les monstres sacrés du jazz, de Dizzy Gillespie à Miles Davis. C'est aussi ici que naît le ski nautique, lancé par Léo Roman que « Frank Jay Gould fait venir ». Pendant ce temps, les stations voisines dorment en observant le train passer. « C'est une explosion, une déflagration ! Cannes n'a rien vu venir, Monte-Carlo non plus. Juan-les-Pins était irrattrapable. Une écrivaine de l'époque écrivait même à son éditrice qu'elle plaignait Cannes tellement la ville était vide à côté ! »
L'héritage d'un bâtisseur obstiné
Frank Jay Gould restera lié à sa création jusqu'à son dernier souffle en 1956. Un homme brillant et discret qui avancera même 40 millions sans intérêt à la ville après la guerre pour replanter la Pinède. Aujourd'hui, que reste-t-il de cette folle époque ? Le Provençal, la Pinède-Gould, et un empire intemporel. Le mot de la fin revient à un article de L'Aurore de 1953, que Nathalie Aguado garde précieusement : « À vrai dire, Juan-les-Pins doit tout à Gould. S'il boucle ses valises, Juan-les-Pins ferme ses portes. »
Un bâtisseur sur la Côte
On ne doit pas que Juan-les-Pins à Frank Jay Gould. L'Américain, du genre à vouloir écrire l'histoire, a également marqué de son empreinte Nice. Partie prenante de la construction du Palais de la Méditerranée à Nice, il envisage ce nouvel établissement comme un lieu phare pour les noceurs. Autre réalisation, qui aujourd'hui n'est plus d'actualité : l'hôtel du Mont Mounier à Beuil. Le palace ouvert en 1932 n'a pas résisté à une faillite et à l'occupation. Le bâtiment, changé, est toujours debout. Ce sont désormais des appartements qui font vivre les murs.



