Carnavals royaux : des mascarades médiévales aux fêtes extravagantes de la cour de France
Carnavals royaux : mascarades et fêtes extravagantes à la cour

Les origines médiévales du carnaval et ses excès tolérés

Se travestir et faire bombance : dès le Moyen Âge, le monde chrétien prend l'habitude de ripailler avant le long carême qui précède Pâques – quarante jours de jeûne et de privations. Tout est permis durant cette période, les rôles sociaux s'inversent complètement. Les manants jouent aux puissants, les hommes se déguisent en femmes, les riches en « sauvages », sans compter les nombreux costumes d'animaux, ours ou cheval de préférence…

Le tout est ponctué de farces et de défilés en tout genre, que l'Église est bien obligée de tolérer malgré ses réticences. Cette tradition populaire gagne rapidement les cercles du pouvoir.

La tragédie du bal des ardents sous Charles VI

Les princes donnent l'exemple en organisant des mascarades dans leurs palais. Le plus célèbre d'entre eux, pour des raisons tragiques, fut le bal des ardents donné fin janvier 1393 à l'hôtel Saint-Pol de Paris, en marge d'un mariage dans l'entourage de la reine Isabeau.

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On est proche de Mardi gras, Charles VI décide d'y participer en se déguisant en « sauvage », avec cinq compagnons, tous recouverts de costumes enduits de poix et de poils pour paraître velus. Mais une torche met le feu aux costumes inflammables, la fête tourne à l'horreur, le roi de France s'en sort de justesse tandis que plusieurs de ses compagnons périssent dans les flammes.

La Renaissance et l'âge d'or des mascarades sous François Ier

Sous François Ier, la tradition prend une dimension exceptionnelle : la France entre pleinement dans la Renaissance et le brillant souverain entend marquer les esprits par son raffinement et son faste. La cour accueille alors nombre d'artistes comme Léonard de Vinci, Benvenuto Cellini ou Le Primatice.

Ce dernier, à la fois peintre, architecte et sculpteur, est connu pour avoir mis son talent dans l'embellissement des salles du château de Fontainebleau. Il travaille également à l'organisation des décors et des costumes pour les fêtes et mascarades, comme le rappelle une biographie foisonnante de François Ier signée par l'historien Maxence Hermant.

Costumes mythologiques et inventions mécaniques

La mode est à l'antique, on s'inspire alors de la mythologie : Neptune, le Centaure, Diane la chasseresse, les satyres… Le Primatice a laissé nombre de dessins de costumes imaginés pour l'occasion, comme celui conçu pour Charles d'Angoulême : en habit féminin, le fils de François Ier apparaît juché sur une tortue mécanique – qui bougeait la tête au fur et à mesure qu'elle avançait.

Pour le carnaval de 1541, le roi se déguise en arbre, avec une coiffe de lierre, tandis que le futur Henri II se pavane en Diane avec des chiens et entouré de bohémiens. L'imagination semble sans limites.

Extravagances royales : de l'ours à la crevette géante

L'année suivante, le roi et le cardinal de Lorraine choisissent cette fois un costume d'ours « au pelage de soie ». L'historien Maxence Hermant précise que le souverain porte à cette occasion « l'œuf de Naples », un énorme spinelle (une pierre rouge qui s'apparente au rubis) de 248 carats, et que leurs têtes sont insérées dans « des muselières d'or enrichies de joyaux qui s'avérèrent peu pratiques et extrêmement lourdes ».

Le costume le plus incroyable osé par François Ier reste celui porté cette même année devant des courtisans stupéfaits : celui d'une crevette, confectionné « en velours rouge, avec des franges et des cordons de fil d'or », rapporte l'historien. « Nous n'en conservons hélas aucun dessin préparatoire, ajoute-t-il. La situation dut être particulièrement cocasse si on garde à l'esprit que le souverain mesurait près de deux mètres et était doté d'une large et imposante carrure. »

La perpétuation de la tradition sous les règnes suivants

Ces bals ou mascarades vont perdurer sous les différents règnes des rois de France, débordant même la période du carnaval. Plus libres que les événements officiels, elles permettent certains écarts en jouant sur le mystère et l'humour, chacun préparant avec soin son costume pour faire sensation.

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On verra ainsi Henri II faire son entrée en fontaine d'eau parfumée, la future reine Margot danser en tenue de nymphe très légère, Henri IV prendre la tête d'une mascarade de sorciers… Louis XIV, danseur émérite, perpétue la tradition avec des bals costumés ou masqués assez libres qui permettent de cacher son rang et se mêler des participants de milieux assez différents.

L'apogée versaillaise sous Louis XV et Marie-Antoinette

Versailles devient naturellement le cadre somptueux de ces fêtes très courues. En février 1745, Louis XV n'hésite pas à se déguiser en if taillé pour faire sa cour à la future Mme de Pompadour, pendant que le Dauphin danse en berger dans une galerie des glaces prise d'assaut par plus de 1 500 personnes.

Marie-Antoinette prend le relais en donnant à ces bals un relief exceptionnel, grâce aux équipes des Menus-Plaisirs et du service de la Bouche. Les décors éphémères rappellent une fête villageoise, un palais turc ou chinois, des contes de fées… Rien n'est trop beau ni trop cher pour satisfaire la reine.

Les derniers fastes avant la Révolution

Elle aime tant les bals costumés que Louis XVI en organise un dans sa chambre quand elle est enceinte. On y voit le ministre de la Marine en Neptune et celui des Affaires étrangères arriver avec un globe terrestre sur la tête, rappelle le magazine Historia.

Le dernier grand bal masqué de Marie-Antoinette sera celui donné en 1787 sur le parterre du Midi, avec une dizaine de maisons de bois raffinées construites pour l'occasion. La Révolution mettra un terme à cette mode, vite reprise sous l'Empire pour distraire la nouvelle aristocratie au pouvoir.

Ces traditions festives royales, documentées dans l'ouvrage « François Ier, roi chevalier, roi mécène » de Maxence Hermant, témoignent d'une époque où le carnaval permettait aux puissants de s'affranchir temporairement des contraintes protocolaires tout en affirmant leur magnificence.