Un trésor épistolaire découvert dans une armoire du Lot-et-Garonne
Dans son appartement de Biarritz, Alain Rozès conserve précieusement près de deux cents lettres jaunies par le temps, écrites entre 1816 et 1868. Cette correspondance familiale exceptionnelle a été découverte en 1985 par son frère et son épouse Marie, au fond d'un tiroir d'une vieille armoire chez la mère d'Alain à Vianne, en Lot-et-Garonne. Les lettres sont principalement l'œuvre de Jean-Baptiste Bazignan et de son frère cadet Jean, deux ancêtres directs d'Alain Rozès originaires de Francescas, une bastide de 800 habitants dans le département du 47.
De la découverte à la prise de conscience historique
Amusés par leur trouvaille, Alain et Marie ont d'abord déchiffré quelques lettres sans en percevoir immédiatement toute la portée. Ce n'est qu'en 2008, lorsqu'ils entreprennent la transcription systématique de l'ensemble de la correspondance, qu'ils réalisent la valeur inestimable de ces documents. « Rien que l'histoire de la famille pourrait donner lieu à un roman ! » s'exclame le retraité, encore émerveillé par cette plongée dans son passé familial.
Le périple d'un étudiant en médecine au XIXe siècle
La première lettre de Jean-Baptiste le montre à 19 ans, quittant sa famille pour Paris où il doit étudier la médecine. Son voyage à pied dure quinze jours, préfigurant les difficultés qui l'attendent dans la capitale. Bien qu'issu d'une famille aisée, il ne reçoit aucun soutien financier de son père et connaît une précarité extrême. « Il crève de faim ! » résume Alain Rozès, citant une lettre où son ancêtre écrit avec ironie : « Le bouillon ne nous aura pas tarnis. » Deux kilos de pain doivent lui suffire pour onze jours, et il vit en colocation à crédit.
Pour ses études, Jean-Baptiste paie 2,50 francs or toutes les deux semaines pour disséquer des cadavres. Il suit également des cours d'accouchement où il doit rémunérer les jeunes mères pauvres qui acceptent de servir de modèles pédagogiques. « Cela m'a interpellé, donc j'ai fait mes recherches », explique Alain Rozès, qui a découvert que seules les femmes démunies accouchaient dans les hôpitaux de l'époque, recevant un petit pécule pour les inciter à éviter l'abandon de leur enfant.
Témoin des bouleversements du siècle
Interne en médecine, Jean-Baptiste décrit avec un « humour carabin » les réalités hospitalières de son temps : l'hôpital des Capucins pour les prostituées, le Bicêtre réservé « aux indigents, aux fous et aux prisonniers », tandis que les gens aisés se font soigner à domicile. Mais c'est surtout comme témoin des grands événements historiques que sa correspondance prend toute sa valeur.
Il relate ainsi l'épidémie de choléra de 1832 avec une précision qui fait écho, selon Alain Rozès, aux théories complotistes apparues lors de la pandémie de Covid-19. « Les plus folles rumeurs ont circulé. […] La plus fréquente est que les puits ont été empoisonnés », écrit Jean-Baptiste, qui s'insurge contre ces « hérésies médicales ». Sa sœur, morte d'inquiétude, lui intime de ne pas se mettre en danger, ce qui provoque une réponse cinglante : « Ne me donne plus jamais l'ordre de quitter un poste où l'honneur me commande de rester pour éviter un fléau. Un militaire va au-devant de l'enemi. Un médecin va au-devant des malades pour les sauver. »
Plus tard, Jean-Baptiste se trouve au cœur des funérailles du général Lamarque en 1832, événement que Victor Hugo décrit dans Les Misérables avec la mort de Gavroche. Soignant les blessés de la répression qui fait 800 morts, il écrit : « Ma plume se refuse à retracer tout ce que j'ai vu. Il y a eu des horreurs de part et d'autre qui font frémir l'humanité. »
Un regard étonnamment moderne sur la condition féminine
La correspondance révèle également un Jean-Baptiste aux idées progressistes, peut-être influencé par sa visite chez la baronne Dudevant – pseudonyme de George Sand. Lorsque son père envisage de marier sa sœur Bathilde à un homme qu'il décrit comme ivrogne et violent, Jean-Baptiste s'y oppose fermement : « Les femmes sont notre seule consolation. Elles valent un million de fois plus que nous. Nous avons leurs défauts et les nôtres, et point leurs qualités. »
À sa sœur, il écrit : « Tu serais enchaînée à un homme sans perspectives que les larmes, l'affliction, la soumission. Rappelle-toi toute ta vie que les pouvoirs de l'homme sur la femme sont incalculables. » Bathilde mourra célibataire en 1858, léguant ses biens à sa petite-nièce Aurélie, dont la petite-fille Simone Latouche épousera Jacques Rozès – les parents d'Alain.
Un pont entre passé et présent
« Finalement, toute cette histoire qui paraît très lointaine, c'est très près de nous », conclut Alain Rozès, dont la mère, décédée en 2022 à l'âge de 100 ans, lui parlait parfois de cette grand-mère Bathilde. Ces deux cents lettres, minutieusement transcrites, constituent ainsi un pont émouvant entre les générations, tout en offrant aux historiens et au grand public un témoignage exceptionnel sur la vie quotidienne et les mentalités du XIXe siècle français.



