Le village d'Aiglun, perché dans la vallée de l'Estéron aux confins du haut pays grassois, recèle une histoire riche faite d'enfants placés, d'une auberge agrandie, d'acteurs célèbres et d'une forteresse troglodyte. C'est ce que révèle une plongée dans les archives et les souvenirs d'Irène Montiglio, 83 ans, ancienne maire et élue municipale.
Un village né au XIVe siècle, tourné vers l'eau et la terre
Selon Irène Montiglio, Aiglun « date très certainement du XIVe siècle ». Son nom signifie « eau », et la commune abrite la cascade de Vegay, la plus grande cascade naturelle des Alpes-Maritimes, que les Aiglenois s'efforcent de préserver. Le village était autrefois très pauvre : « Les habitants avaient peu de terre cultivable, car elles étaient en pente, donc pour vraiment en vivre, il fallait cultiver ce qui était au bord de la rivière. Mais pour ça, il fallait descendre tous les matins et tous les soirs, alors parfois on couchait à la belle étoile… »
Près de la cascade se dressent encore les ruines d'un ancien moulin, « qui n'a plus que quatre murs et plus de toiture ». Historiquement, on y cultivait l'olivier, quelques arbres fruitiers comme des noyers dans les points humides, et surtout de la pomme de terre, récoltée pour l'hiver.
Des enfants placés dans les familles pauvres
Dans les années trente, de nombreuses familles d'Aiglun, comme dans beaucoup de villages, accueillaient des jeunes de l'aide à l'enfance. « Puisque les habitants étaient pauvres et n'avaient pas d'argent liquide, ils élevaient un enfant et étaient payés pour cela », raconte Irène Montiglio. « Ils restaient plus ou moins longtemps. Ma grand-mère paternelle en a eu cinq, échelonnés, dont un garçon qu'elle a pris alors qu'il n'avait que quelques jours. Elle l'a gardé jusqu'à ce qu'il passe son certificat d'études [14 ans] puis il est allé à Nice pour apprendre un métier. Mais dès qu'il avait des vacances, il remontait voir ma grand-mère. Il ne faut pas oublier ces enfants ; ils l'ont été trop souvent. »
L'auberge de Calendal, un lieu de rassemblement restauré
L'auberge de Calendal, lieu de rassemblement des Aiglenois, a été transformée dans les années quatre-vingt. La maire de l'époque, Josette Blanc, l'a rachetée en mauvais état, puis la municipalité a acquis la maison d'à côté pour l'agrandir, ainsi que la mairie attenante. « C'était important, il fallait que le village ait un bistrot pour se réunir, et une petite auberge » pour accueillir les visiteurs de passage. « L'aubergiste qui est resté le plus longtemps est resté 11 ans. C'est très difficile d'en retrouver, parce que nous sommes sur une petite route, dans une vallée plutôt méconnue. »
Aiglun fut sarde jusqu'en 1760, date à laquelle le Traité de Turin du 24 mars fit passer le village sous domination française, 100 ans avant Nice. « Historiquement, on était beaucoup plus tourné vers le pays de Grasse que vers Nice. Puisqu'il n'y avait pas de route - celle que nous avons, carrossable, date seulement du XIXe siècle -, c'était plus commode d'aller à Grasse que de descendre à Nice. »
Une maison de maître et des célébrités locales
Le village était autrefois dominé par une « très belle maison de maître, qui comportait de très beaux escaliers ». Au début du XIXe siècle, elle appartenait à la famille Bernard, puis à leur fille qui épousa un des comtes Alziari de Malaussène. Malheureusement, acquise par la commune, « le maire de l'époque l'a fait abattre, je dirais entre 2010 et 2015, au prétexte qu'elle n'était pas en bon état. C'est vraiment dommage », regrette Irène Montiglio.
Des personnalités ont marqué le village : Fanny Robiane, née en 1899, fille de Joseph Robin, maire d'Aiglun au début du XXe siècle, actrice française de théâtre et de seconds rôles au cinéma et à la télévision. L'acteur Roland Fortin, connu pour Les Frères Pétards (1986), Série noire (1984) et Last Game (2004), a également vécu à Aiglun. Le parolier et auteur dramatique Edmond Joullot, né en 1896 et mort en 1956, repose au vieux cimetière. Irène Montiglio évoque aussi une anecdote sur Le Mas, village accolé : « C'est le village de la famille de Raimu : les grands-parents de Jules Muraire sont nés au Mas ! »
La forteresse troglodyte, plus vaste de Provence
Aiglun abrite également, au creux d'un canyon, une forteresse troglodyte datant du XIVe-XVe siècle, au pied de la falaise du Giet. C'est la plus vaste de Provence qui ait été recensée. Elle pouvait abriter tout le village lors d'attaques de troupes armées françaises, sardes ou mercenaires. Le village, ancienne zone frontière, est parsemé d'anciens castellaras sur ses crêtes qui formaient une véritable zone de surveillance.



