700 chroniques pour sauver le mentonnais : 18 ans de combat linguistique de Jean-Louis Caserio
Ce samedi marque un jalon exceptionnel dans la presse régionale : Jean-Louis Caserio signe sa 700e chronique du Coin du Mentounasc dans les colonnes de Nice-Matin. Depuis dix-huit ans, cet infatigable défenseur de la culture mentonnaise œuvre chaque semaine, ou presque, à la préservation d'une langue autrefois interdite, transformant une simple rubrique en véritable trait d'union entre les générations.
Des débuts modestes à une institution locale
L'aventure débute en décembre 2008. « C'était un texte sur la coutume du blé à la Sainte-Barbe. Jean-Charles Pierson, l'ancien chef de l'agence de Menton, m'a demandé une version traduite en mentonnais, et on a été publié », se souvient avec émotion Jean-Louis Caserio, président et cofondateur de la Société d'Art et d'Histoire du Mentonnais (Sahm). Professeur de métier, il avait été encouragé par des membres de l'association à envoyer quelques lignes au journal.
Très rapidement, la chronique prend de l'ampleur. « On est passé de quelques lignes à un quart de page. En plus, on avait notre propre logo ! », rappelle-t-il fièrement. En 2012, sous l'impulsion du journaliste Olivier Poisson, le Coin du Mentounasc devient une page entière hebdomadaire, enrichie d'illustrations, de textes bilingues, de photos, de recettes et de proverbes. « C'est devenu un vrai travail de groupe dans l'association », souligne Jean-Louis Caserio.
Une langue apprise « derrière les portes »
Derrière cette chronique se cache une histoire intime et douloureuse avec la langue mentonnaise. Jean-Louis Caserio ne l'a pas apprise sur les bancs de l'école, bien au contraire. « À l'époque, il était interdit. On était puni si on le parlait », confie-t-il, évoquant la France d'après-guerre et sa politique d'unité linguistique passant par « une chasse aux dialectes ».
C'est donc en cachette qu'il a découvert les premiers mots du quotidien. « J'écoutais derrière les portes. Ma grand-mère parlait avec mes parents en mentonnais. C'est comme ça que j'ai appris. C'était les mots de tous les jours, et forcément, quelques injures », raconte-t-il avec un sourire. Cette langue, il l'a ensuite reconstruite patiemment, scientifiquement, au sein de la Sahm, y consacrant bénévolement plus d'un demi-siècle de traductions et de publications.
Un travail de traduction « particulièrement pointilleux »
Le travail de traductologie entrepris par Jean-Louis Caserio et son équipe est d'une complexité remarquable. « Il nous faut parfois toute une phrase en français pour traduire un seul mot mentonnais », explique-t-il. Il cite en exemple le terme ficanas, intraduisible en un mot, qui désigne « celui qui fourre son nez partout ».
Ce labeur se prolonge aujourd'hui avec la revue trimestrielle Ou Pais Mentounasc, tirée à 850 exemplaires, qui s'apprête à publier son 200e numéro. Pourtant, une inquiétude persiste. « Le noyau mentonnais se réduit. Dans l'association, nous avons tous entre 70 et 80 ans », déplore Jean-Louis Caserio. Les jeunes générations se tournent vers l'anglais ou l'espagnol, langues perçues comme plus utiles professionnellement.
Transmettre, coûte que coûte
Malgré ces défis, Jean-Louis Caserio garde espoir. Celui qui a enseigné le mentonnais aux collégiens et lycéens pendant trente ans trouve sa plus grande fierté dans ces petits gestes du quotidien. « Ma plus grande fierté, c'est quand je vois des anciens élèves me saluer en mentonnais dans la rue. C'est le plus beau des cadeaux », confie-t-il.
La chronique du Coin du Mentounasc est ainsi bien plus qu'un simple rendez-vous médiatique. Elle incarne un trait d'union fragile entre passé et présent, une tentative de transmission obstinée. Pour célébrer cette 700e édition, Jean-Louis Caserio a choisi un clin d'œil vers Monaco, voisin et cousin culturel, rappelant que « chez nous aussi, le Pape est venu… et il y a même résidé ! ».
À travers ces 700 chroniques, c'est toute une mémoire locale, un patrimoine linguistique et des traditions populaires – de la crèche mentonnaise aux treize desserts de Noël – qui continuent de respirer, portés par la plume dévouée d'un homme pour qui la langue mentonnaise est « toute notre histoire, notre patrimoine ».



