Une annonce qui change tout
En 1964, une simple petite annonce parue dans Sud Ouest lançait Guy et Jacqueline Dallay dans l’aventure de leur vie, en Gironde. Ils allaient sauver une ruine par amour des vieilles pierres. En mai 1978, c’était l’heure du bilan d’années de travaux de restauration. Récit avec l’article paru à l’époque.
Les annonces classées de Sud-Ouest sont parfois déconcertantes. Celle-ci, par exemple, qui parut au début de 1964 : « Cherche vieille maison ou manoir à restaurer. Somme limitée. » Le demandeur ne se faisait guère d’illusion. Qui lui offrirait un manoir pour le prix d’une voiture d’occasion ? Personne. Il reçut trente réponses. Et comme la fortune sourit aux audacieux, prenant son bâton de pèlerin, M. Guy Dallay, accompagné par son épouse, commença la tournée des demeures dont les vendeurs lui chantaient les mérites. M. Dallay étant, comme on dit, « dans le bâtiment », on ne risquait pas de le tromper. C’est pourtant devant le plus beau tas de ruines que son cœur et celui de Jacqueline Dallay se mirent à battre la chamade.
Le château de Guilleragues : une renaissance
Le château de Guilleragues en ruine, en 1963, sur la commune de Saint-Sulpice-de-Guilleragues en Gironde. Qui connaissait ? Peut-être quelques lecteurs de cette « Guyenne monumentale » où Léo Drouyn avait, en 1861, consacré une planche à ce qui restait du château. Nul ne se doutait alors qu’un de ses occupants, Gabriel Joseph de Lavergne, né à Bordeaux, dans ce qui deviendrait la rue Sainte-Catherine, le 18 novembre 1628, et devenu plus tard secrétaire du cabinet de Louis XIV puis ambassadeur auprès du Grand Turc, à Constantinople, était aussi l’auteur, encore inconnu en 1964, des fameuses « Lettres de la Religieuse portugaise ». Par une singulière coïncidence, l’identification serait faite par le professeur Deloffre, au moment même où le château, édifié en 1170, modifié aux XIVe et XVIe siècles, incendié en 1795 et vendu comme bien national, reprenait vie.
La maladie de la pierre
Quand Jacqueline et Guy Dallay découvrirent ce qui restait de la grande bâtisse dont on disait, au XVIIIe siècle qu’elle était la demeure seigneuriale la mieux pourvue de sources de la région, elle n’avait pas grande allure. C’était un tas de pierres sous un tas de végétation. Mais il en fallait davantage pour décourager Guy Dallay, qui est atteint de cette maladie de la pierre (sans rapport avec celle que la médecine traite tant bien que mal) dont on ne guérit jamais, et qu’il a transmise à sa femme.
« C’était un défi à relever. Nous ne nous sommes pas rendu compte où ça allait nous entraîner et ça a été très bien ainsi, car si nous avions su, nous ne nous serions probablement pas lancés dans l’aventure. Nous avons donc passé nos week-ends à défricher, déblayer, nettoyer, assainir. Et puis nous nous sommes attaqués au gros œuvre. Je suis venu avec mes ouvriers. Le château a été restauré tranche par tranche. 1964 et 1965 ont été consacrés à la remise en état de la maçonnerie et de la charpente de la partie centrale. On a ensuite redressé les tours qui s’étaient écroulées. En 1974-1975, l’escalier intérieur a été reconstruit et chaque pièce a été aménagée et équipée. »
Dans la salle d’armes, aujourd’hui transformée en taverne où, les samedis, dimanches et fêtes, qui sont aussi jours de visites commentées, cent vingt personnes peuvent déjeuner ou dîner, le sol s’élevait à hauteur de la cheminée. « Pour le ramener à son niveau initial, on a dû enlever cinq cents brouettes de terre… ce qui nous a amenés à découvrir dans une pièce creusée à même le rocher, deux trous ronds du format d’une boîte de conserve, contenant chacun un os animal et une pierre en forme de tête humaine. À tout cela s’ajoutent les poutraisons et les planchers des étages qui ont dû être refaits. Il a aussi fallu installer l’électricité, amener l’eau courante… »
Sans l’aide de l’État
Et ce n’est pas fini ! La grande salle d’où l’on a aussi retiré cinq cents brouettes de terre et de détritus reste encore à ciel ouvert. Le lierre a envahi les murs, des sureaux et des robiniers poussent à même le sol. En revanche, le magnifique portail de 1564 portant le blason des de Lavergne, resplendit au soleil du soir qui dore les pierres extraites voici huit siècles, des carrières de Frontenac.
Aujourd’hui, sur la vieille route de Vézelay à Ostabat, l’ancien relais de Compostelle où les pèlerins faisaient halte et allaient se recueillir dans la crypte romane, reprend vie. Mais à quel prix ? Il faut avoir la passion chevillée au corps pour s’être lancé dans pareille entreprise sans le secours de la manne de l’État. D’autant que les recettes provenant des repas pris par les touristes de passage, les noces et les banquets n’équilibreront jamais les dépenses. Mais l’amour est affaire de cœur, non de porte-monnaie. Jacqueline et Guy Dallay sont l’exemple même de ces passionnés dont la vocation est de sauvegarder le patrimoine national et qui s’y consacrent avec un désintéressement exemplaire. Comme s’il s’agissait du règlement d’une dette d’honneur contractée avec le passé.



