Bertrand Rossi, le directeur de l’Opéra de Nice, n’a pas froid aux yeux. Au lieu de miser sur des succès assurés comme La Bohème ou La Traviata, il prend des risques avec des ouvrages contemporains ou des perles oubliées. Ainsi, la saison prochaine, à côté des Tristan et Isolde ou Manon Lescaut, le public niçois pourra découvrir Alice au pays des merveilles de la compositrice coréenne Unsuk Chin. Ce n’est pas ce qui s’appelle voler au secours du succès. Sans craindre d’écorner son taux de remplissage, il a décidé la création française du Satyagraha de Philip Glass, grillant au passage la politesse à l’Opéra de Paris. On se souvient aussi d’un fantastique Juliette ou la clé des songes de Martinu, mais aussi de ratages comme L’Olimpiade de Vivaldi. Qui aime l’aventure ne craint pas de tomber.
Un directeur du cru
Avec un nom qui fleure bon la région, on se doute que Bertrand Rossi n’est pas un parachuté. Son père a régné sur l’administration de la « Petite Boutique » pendant quarante ans. Son rejeton a fait ses preuves à l’Opéra du Rhin, avant de jouer les enfants prodigues. Il a su éviter de prendre parti dans la récente bataille des municipales pour continuer sa réforme patiente de l’institution niçoise avec un mélange de fermeté et de rondeur. Ne manque que le label d’opéra « national » pour être hissé au même rang que Lyon, Montpellier, Toulouse ou Bordeaux.
Un opéra italien en France
Seul théâtre en France réellement « italien », avec des loges en hauteur, comme à la Scala de Milan, l’Opéra de Nice s’ouvre sur le Vieux-Nice et tourne le dos à la mer. Privilège des villes du Sud, on y croise des personnages les soirs de première. Des « ceusses » qui ont entendu dans ces murs Luciano Pavarotti dans La Bohème, Montserrat Caballé dans Le Trouvère, Régine Crespin dans La Walkyrie, et pour qui rien ne sera plus comme avant. On en trouve aussi qui se disputent comme des chiffonniers, qui s’embrassent comme du bon pain (aux olives) ou qui s’échangent des sourires de citron (de Menton). Aucun doute, ici l’opéra est un art populaire.
Les origines du Villi de Puccini
Avant Manon Lescaut et Edgar, Giacomo Puccini (1858-1924) a composé un premier opéra en un acte intitulé Le Villi. Encore étudiant au Conservatoire de Milan, il est encouragé par son professeur Ponchielli (le compositeur de Gioconda) à se présenter à un nouveau concours organisé par l’éditeur Sonzogno. Pour le livret, Ponchielli lui recommande le journaliste Fontana qui s’inspire de légendes nordiques. Les Villis sont des esprits maléfiques qui se vengent des infidèles. Le sujet a déjà été traité dans le ballet Giselle d’Adolphe Adam. L’œuvre s’articule autour de trois personnages. Le ténor et la soprano doivent se marier dans un village de Forêt-Noire avec la bénédiction du père baryton. Mais le ténor doit régler des affaires à Mayence. Sur le chemin, il est séduit par une sirène. Abandonnée, la soprano meurt de chagrin. Longtemps après, le ténor revient au village pour lui demander pardon. Le fantôme de la soprano lui apparaît. Les Villis emportent le ténor dont le corps est retrouvé sans vie.
Un échec au concours
N’ayant eu que trois mois pour rendre sa partition à temps, Puccini va échouer au concours. Il n’est même pas dans les cinq premiers. On s’est longtemps demandé pourquoi. Comme s’il n’était pas établi que les esprits originaux arrivent rarement à faire l’unanimité. La partition de Puccini a été taxée de « wagnérisme » (péché mortel) parce qu’elle est riche en interludes symphoniques. Comme tous les jeunes compositeurs de cette époque, Puccini est fasciné par Wagner. Verdi coule déjà dans ses veines, mais l’Allemand est la voie de l’avenir. N’a-t-on pas dit aussi que les jurés de la Casa Ricordi (le Gallimard de l’opéra) auraient saqué Puccini pour éviter qu’il signe avec Sonzogno ? Magouilles d’éditeurs.
Pourquoi monter cet opéra ?
Six ans plus tard, au même âge (25 ans), Pietro Mascagni tentera le même concours et le remportera avec Cavalleria rusticana. Pourquoi Mascagni vainqueur et Puccini éconduit ? Son opéra est meilleur. Mais Mascagni n’ira guère plus haut. Tandis que Puccini montera vers les étoiles. Alors quel intérêt de monter Le Villi, ignoré en son temps et oublié de nos jours ? D’abord il n’a pas été totalement ignoré. Repéré par Arrigo Boïto (le librettiste de Verdi), Le Villi a été monté par un autre théâtre milanais et a eu du succès. C’est à ce moment que le compositeur a signé avec Ricordi qui lui a conseillé de développer sa partition. Puccini a rajouté trois numéros et découpé l’œuvre en deux actes. Turin a créé la version définitive avant que Mahler puis Toscanini ne la dirigent à leur tour. Aujourd’hui, Le Villi est une curiosité, ce qui n’a pas empêché le Capitole de Toulouse de la monter à la Halle aux Grains il y a quatre ans.
La production niçoise
Le Villi niçois est coproduit avec Marseille, Avignon et Toulon, offrant un plus grand rayonnement à la production dans les mois à venir. Que vaut-elle ? Je dois avouer être resté de marbre devant l’œuvre. On y sent la pâte de Puccini, mais pas son génie. À part la grande scène du ténor de l’acte II, les airs ne sont pas inoubliables. Et puis quinze minutes d’orchestre sur une heure de chant, c’est trop. Le chef d’orchestre Valerio Galli a effectué un travail remarquable avec l’Orchestre philharmonique de Nice et le chœur. La présence d’une narratrice ne semble pas indispensable ; il fallait sans doute rallonger la sauce. Je ne connaissais pas l’actrice Monica Guerritore, une star en Italie, paraît-il, mais la présence au théâtre n’est pas celle au cinéma. Si Armando Noguera est un honnête baryton, Vanessa Goikoetxea campe une Anna crédible et Thomas Bettinger est un ténor plein de vaillance.
Une mise en scène discutable
Le problème est dans la mise en scène de Stefano Poda dont j’avais pourtant aimé L’Œdipe d’Enesco à Bucarest. Le symbolisme de ce mur d’objets archéologiques et de cet arbre qui monte et qui descend m’échappe un peu. En revanche, la laideur de la cage métallique se voit sans effort. C’est d’un modernisme déjà vieux. Puccini junior méritait mieux.



