Nous sommes en 2022. La Russie commence à mobiliser des civils qu’elle enverra au front en Ukraine. Un chef d’entreprise doit choisir quatorze hommes parmi ses employés, mais il est plus préoccupé par sa femme adultère. Avec Minotaure, Andreï Zviaguintsev, présenté en Compétition au Festival de Cannes, le réalisateur du Bannissement et de Faute d’amour reprend le chemin de la Croisette pour un film intense aux fausses allures de thriller où il ne ménage pas son pays d’origine.
La Russie en question
« La mobilisation qui a eu lieu en septembre 2022 est l’une des pages les plus tragiques de l’Histoire récente de la Russie, explique le réalisateur. On n’avait jamais connu ça avant. Quand la guerre a commencé en février 2022, ça a été un coup terrible pour tout le monde, mais le second coup est venu à cette période avec un exode de la population terrible, surtout du côté des jeunes. » Ce contexte anxiogène est particulièrement bien rendu dans Minotaure.
« Si on parle de l’atmosphère, de l’attitude entre les gens, de la figure du silence qui accompagne toutes les conversations et leurs affaires, mon film est très proche de la vérité, explique le cinéaste. Rien n’a changé depuis. Les gens essaient de ne pas remarquer ce qui se passe. Tout ce que l’on voit sur les rues de Moscou, ce sont des affiches qui promettent une paye instantanée, un certain salaire, des conditions de contrats, pour encourager à aller à la guerre. » Cette tension palpable ajoute un degré de tension supplémentaire à cette libre adaptation de La Femme infidèle de Claude Chabrol.
D’après le cinéaste, les choses n’ont pas beaucoup changé dans la Russie de 2026. « Il y a une espèce de chape de plomb, insiste-t-il. Les gens se promènent, font la fête, et on ne parle d’absolument rien. La seule chose qui différencie l’époque d’aujourd’hui de celle d’avant, c’est qu’aujourd’hui vous avez ces fameux panneaux dans les rues qui rappellent qu’effectivement il se passe quelque chose et qu’il y a des morts dans cette guerre. » Ces affiches gigantesques et très colorées célèbrent les « héros » morts au combat.
Le cinéma comme sauveur
Sa sélection à Cannes après neuf ans loin des plateaux revêt une importance extrême pour le réalisateur. « J’ai toujours dit que faire partie de la vingtaine de films sélectionnés à Cannes est déjà une victoire suffisante, martèle-t-il. Tout ce qui s’applique à cela, des prix ou pas, est un bonus, une addition à cette victoire. Cette sélection signifie un nouveau début pour moi, un nouveau début et beaucoup d’espoir pour les producteurs qui ont décidé de faire le film. »
Andreï Zviaguintsev veut se montrer optimiste pour le futur du 7e art comme pour celui de son pays. « L’avenir du cinéma est entre les mains des metteurs en scène et il ne disparaîtra jamais, déclare-t-il. Il faut juste veiller à préserver le grand écran. Quant à la Russie, j’espère qu’elle parviendra à se préserver aussi et à retrouver la place qu’elle occupe dans l’Histoire. » L’avenir du très beau Minotaure au palmarès est déjà placé sous les meilleurs auspices.



