La Voix humaine de Poulenc renaît avec une mise en scène audacieuse d'Olivier Py
La Voix humaine de Poulenc renaît avec une mise en scène audacieuse

La Voix humaine de Poulenc renaît avec une mise en scène audacieuse d'Olivier Py

Jean Cocteau possédait des intuitions fulgurantes. Lorsque la première communication téléphonique transatlantique relie l'Europe et l'Amérique, l'auteur de Plain-Chant imagine immédiatement une rupture au bout du fil. Il pointe cette idée toujours actuelle que si la technologie trompe la solitude, elle l'accentue également : « Son fil méandreux pompe nos forces et ne nous donne rien en échange. » En 1930, il écrit Solo pour une actrice pour Berthe Bovy qui le crée à la Comédie-Française. Un énorme succès, bien que le texte soit faible et geignard. Il fascine pourtant les actrices qui rêvent de le jouer, et touche le public qui adore pleurnicher au théâtre.

La genèse musicale d'un monologue poignant

Près de trente ans plus tard, Francis Poulenc va mettre ce texte en musique. Curieusement, il n'en avait pas encore eu l'idée, alors qu'il est ami avec Cocteau depuis des lustres. Tout démarre par une plaisanterie. En janvier 1957, Poulenc est à Milan pour régler les ultimes répétitions avant la création de Dialogues des Carmélites. Un soir, il va applaudir Maria Callas, qui partage la vedette avec Mario del Monaco, et qui salue sans son partenaire. Surprise des Français. « Écris-lui un opéra pour elle seule, ainsi elle nous fichera la paix », lui souffle un ami en riant. Poulenc va le prendre au mot.

L'année suivante, il compose La Voix humaine en huit mois. La création a lieu le 6 février 1959 à l'Opéra-Comique avec Denise Duval, sous la direction de Georges Prêtre et dans une mise en scène de Jean Cocteau. Callas ne donnera pas suite à la proposition. Poulenc jurera n'avoir pensé qu'à sa chère Denise pour ce concerto pour voix et orchestre. À la fois forte et fragile dans ce diamant taillé pour elle, Duval y trouve le rôle de sa vie. La prosodie de Poulenc permet l'équilibre parfait des mots et des notes. « Mon cher Francis, tu as fixé une fois pour toutes la façon de dire mon texte », lui écrit Cocteau. Poulenc gardera une tendresse particulière pour La Voix : « Mon œuvre la plus aiguë, la plus fouillée. »

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L'articulation supersonique de Patricia Petitbon

Après sa production culte de Dialogues des Carmélites au Théâtre des Champs-Élysées en 2012, Olivier Py a poursuivi son aventure Poulenc avec Les Mamelles de Tirésias et La Voix humaine. Malheureusement, la création de cette dernière a eu lieu en 2021, année Covid, devant une salle vide. Il fallait une revanche. C'est chose faite. Après Denise Duval et l'émouvante Felicity Lott, Patricia Petitbon restera comme l'une des grandes interprètes d'Elle dans son impressionnante gestion de l'énergie et de la tension nerveuse durant quarante-cinq minutes.

Parfait instrument entre les mains habiles d'Olivier Py, elle incarne « La Voix de son maître » avec un engagement et une dévotion sidérants. Allant jusqu'à la folie en demeurant virtuose. Moins dans l'émotion, tellement tout est maîtrisé. Pierre-André Weitz a imaginé une pièce pivotante qui tourne à 360°. On retrouve la « chambre intolérablement fermée » voulue par Poulenc et créée par Cocteau au Festival d'Aix-en-Provence en 1960. Avec en plus, le vertige de la chute et l'infernale ronde du temps.

Dirigeant l'Orchestre national de France en grande forme, Ariane Matiakh fait honneur à la partition, réussissant à rendre la musique « brûlante et glacée » selon le vœu du compositeur. À l'exception de certains moments où la musique, trop forte, a couvert la voix, malgré l'articulation supersonique de Patricia Petitbon.

Olivier Py crée son double en négatif

Mais le meilleur de la soirée allait venir après l'entracte. Comme La Voix humaine dure trois quarts d'heure seulement, l'auteur-metteur-en-scène a imaginé une suite. Où l'on découvre Lui, qui était au bout du fil, sans qu'on ne le voie ni l'entende, sous les traits de Jean-Sébastien Bou. Fin connaisseur de l'œuvre et la vie de Poulenc, et surtout amoureux de sa musique, Olivier Py a créé son double en négatif. Celui qu'il aurait pu devenir si...

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Fort par le désir qu'il suscite, le héros absent de La Voix humaine est en réalité un faible, un compositeur en déshérence, un type au bout du rouleau, qui se fait dominer, battre, humilier par un jeune voyou. Jean-Sébastien Bou réalise une éblouissante performance d'acteur en candidat à la déchéance consentie. Par coïncidence, on peut voir, au cinéma, le film anglais Pillion, qui traite d'une relation sadomasochiste dans le milieu des motards gays.

L'histoire inventée par Olivier Py est plus noire et désespérée, car l'attrait de la fange est une échappatoire à la mort. Le personnage de la petite frappe nous rappelle les obsessions d'André Gide pour le crime gratuit tel qu'il l'a tissé dans Les Caves du Vatican. Dans ce rôle, le ténor Cyrille Dubois est prodigieux. On peine à reconnaître celui qui nous a tant émus dans Don Ottavio ou les mélodies de Fauré. Quel acteur ! Et quelle direction d'acteur !

Une musique d'une folle expressivité

Le texte d'Olivier Py est bien meilleur que celui de Cocteau, même si les alexandrins (coquetterie ?) ne s'imposaient pas. Si la situation est outrancière, la langue reste nette, droite, coupante et tenue. Francis Poulenc avait écrit La Voix humaine en état de transe, comme en plein cauchemar. « Quand donc écrirai-je de la musique gaie ? » se morfondait-il.

Avec Point d'orgue, Thierry Escaich a composé une musique orgiaque, décadente, grimaçante, jouissive et sanguinolente, sans que jamais on n'ait à s'en plaindre. Une heure et dix minutes de tension superbement orchestrée, de sentiments poussés à leur paroxysme et portés par des harmonies raffinées et imaginatives.

L'influence d'Olivier Messiaen pour la sensualité et de Stravinsky pour la cruauté (avec une allusion au Sacre du printemps créé dans cette même salle) plane dans cette musique d'une folle expressivité et d'une perfection formelle inattaquable. Le titre est sans doute un clin d'œil. Effectivement, le compositeur-organiste n'a pas inclus son instrument dans la partition. Mais cet arrêt du temps, ce trou noir de la musique, cette suspension métaphysique représentée par le fameux « point d'orgue » nous indique que nous sommes à un moment de bascule, un instant de vérité, un « match point » qui peut s'élever (comme Elle) ou s'effondrer (comme Lui). « Et tout le reste n'est que silence », comme disait ce brave Hamlet.