Gauvain Sers : dix ans après « Pourvu », le retour d’un chanteur hors des modes
Casquette vissée sur la tête et guitare en bandoulière, le Gavroche creusois devenu parisien poursuit imperturbablement son chemin de traverse. Sur la terrasse d’une place bordelaise ce 17 mars, Gauvain Sers apparaît inchangé, ou presque. Une décennie s’est écoulée depuis « Pourvu », cette délicieuse et rieuse déclaration d’amour qui l’avait révélé au grand public. Même velours côtelé, même jean, même guitare et cette fameuse casquette qui semble faire partie intégrante de sa silhouette.
Un artiste ancré dans son époque
À 36 ans, Gauvain Sers donnerait presque l’impression d’être hors du temps. Mais cette apparence trompeuse dissimule un artiste dont les chansons sont pétries des colères, des joies et des espoirs bien contemporains de notre époque. Ses textes se déclinent en pamphlets acérés, portraits sensibles et confessions intimistes, faisant soupirer les cyniques intellectuels tout en réchauffant le cœur d’un large public fidèle. Dans la grande tradition des Renaud et Yves Jamait, Sers incarne cette chanson populaire, humaniste et modeste, jamais populiste.
Au fil des treize titres de ce quatrième album « Boulevard de l’enfance », on retrouve le chroniqueur des injustices sociales, observateur attentif de la montée de l’extrême droite face à un pouvoir souvent déconnecté. D’une femme de ménage à l’Assemblée nationale à un enfant de Kharkiv, en passant par une maman dans une maison vidée de ses quatre enfants, le chanteur dresse un panorama poignant de notre société.
Quatre ans et demi de maturation
Après trois premiers albums enchaînés rapidement, pourquoi avoir attendu quatre ans et demi avant ce « Boulevard de l’enfance » ? « On a d’abord beaucoup tourné pendant deux ans avec l’album ‘Ta place dans ce monde’ et j’avais besoin pour la première fois de me poser, de retrouver la fraîcheur et surtout de vivre des choses qui nourrissent les chansons », explique l’artiste. « J’ai été servi avec la naissance de mon enfant il y a un an. J’ai voulu être bien là pour l’avant, le pendant et l’après. »
Ce temps de pause a également été marqué par un changement de label musical. « J’ai trouvé chez BMG une équipe qui se projette avec moi, très proche », confie-t-il, soulignant l’importance d’un accompagnement artistique de qualité dans une industrie musicale en pleine mutation.
L’artisanat face à l’industrie musicale
Comment concilier des valeurs d’artisanat et d’authenticité avec les réalités de l’industrie musicale contemporaine ? « Le métier a beaucoup changé depuis 2016 quand je suis arrivé », reconnaît Gauvain Sers. « Dans la manière de consommer, de produire, avec la menace bien réelle de l’intelligence artificielle. Alors il faut s’adapter à l’époque et s’en détacher en travaillant l’intemporel. »
Le chanteur se positionne délibérément entre ces deux pôles : présent sur les réseaux sociaux mais maîtrisant scrupuleusement tout ce qui sort, cherchant constamment à préserver cette authenticité qui fait sa signature. « Dans mes productions musicales, je veux garder un côté artisanal mais ouvert au pas de côté. Quand j’ai des doutes, je me demande : ‘Que ferait Francis Cabrel ?’ »
Des collaborations prestigieuses
La belle surprise de cet album réside dans le duo qui donne son titre au disque, en compagnie de Francis Cabrel. « On se connaît depuis quelques années », raconte Sers. « Il m’a fait la surprise d’aimer ‘Les Oubliés’ et de le dire à Laurent Delahousse un dimanche soir ! J’ai été deux fois parrain des Rencontres d’Astaffort, on a chanté trois fois ensemble sur scène alors… je lui ai demandé, tremblant, d’être sur l’album. »
L’enregistrement s’est déroulé chez Cabrel lui-même, où le vétéran de la chanson française a suggéré avec justesse quelques modifications. « Lui, arrive sur le deuxième couplet et me met une claque d’interprétation, d’émotion et d’humilité à la fois. Ce truc magique des grands », s’émerveille encore le chanteur.
Renaud, son premier parrain qui lui avait offert ses premières parties en 2016, reste quant à lui une présence bienveillante. « C’est toujours une amitié aussi inespérée que réjouissante : il mange chez moi, ce soir ! », confie Sers avec un sourire. « Il est le premier à qui je vais offrir l’album. Toujours aussi passionné par les chansons, celles des autres surtout. »
De la Creuse à Paris : un parcours singulier
L’album s’ouvre sur « Monter à Paris », évocation d’un moment clé dans la carrière de l’artiste. « Totalement inconscient, surtout », se souvient-il. « On est en 2013, je suis passé par Paris et Toulouse pour mes études, mais faire des chansons m’obsède. Alors, on part avec Clothilde déjà, depuis notre Creuse et la gare de La Souterraine avec l’image désuète de Dylan et sa guitare sur le dos. »
Ces années de formation, à chanter dans des bars devant des gens qui mangent, ont forgé l’artiste. « Très formateur ! Quand Renaud m’a invité à ouvrir ses concerts, j’avais déjà cette expérience précieuse », souligne-t-il.
Paternité et engagement
Devenir père dans un monde dont il dénonce régulièrement les détresses et les injustices a constitué un véritable questionnement. « Ah oui ! Surtout que ma compagne est peut-être encore plus pessimiste que moi », avoue le chanteur. « On s’est dit que ce serait peut-être cette génération qui va redresser la barre… Et on est les parents les plus heureux du monde. »
L’album reflète cet équilibre délicat entre joie de vivre et constat des réalités sociales. « ‘Boulevard de l’enfance’ est, je crois, un équilibre entre cette joie de vivre (‘Un peu de nous deux’) qui renvoie à notre propre enfance, nos parents (‘Quatre enfants plus loin’) et le dur constat des réalités (‘Kharkiv’, ‘Si tu voyais grand-mère’). J’essaie de faire se côtoyer chaos, souffrance et lueur d’espoir », explique Gauvain Sers.
Le succès inattendu de « Monsieur le Président »
Le titre « Monsieur le Président » totalise plus de 200 000 écoutes et 12 millions de vues en seulement quatre mois. Comment expliquer ce succès phénoménal ? « En 2022, je crée la chanson pour une carte blanche dans l’émission ‘Boomerang’ sur France Inter », raconte l’artiste. « Une colère devant l’accumulation des petites phrases de Macron, sur juste ‘traverser la rue pour trouver du travail’, le ‘pognon de dingue’ dépensé dans le social… De la suffisance, du mépris pour les gens qui galèrent. »
Ce texte, écrit modestement dans le sillage de Boris Vian et Renaud, appartient à cette tradition de chanson politique qui semblait avoir disparu. « J’étais content de l’avoir créée sur le service public. J’ai décidé finalement de la reprendre sur l’album et quand elle sort en décembre 2025, grosse et belle surprise ! Je me dis qu’elle fait du bien à des gens qui se sentent un peu seuls », analyse Sers.
Une vision de la gauche et des affinités artistiques
Interrogé sur sa vision de la gauche, le chanteur exprime un certain désenchantement. « Une vision dépitée devant les guerres d’ego alors que les électeurs espèrent tous un rassemblement », constate-t-il. « Un François Ruffin incarne pour moi une vraie sincérité, une vraie humilité. »
Parmi les artistes de sa génération, Gauvain Sers se sent particulièrement proche de Noé Preszow. « La même volonté de chanter ‘L’Intime et le Monde’, titre d’une de ses chansons. Les mêmes références, de Renaud à Damien Saez, de Thiéfaine à Lavilliers », énumère-t-il. Cette rencontre artistique l’a conduit vers de nouvelles explorations musicales, notamment grâce au groupe belge Puggy avec lequel il a travaillé sur les deux tiers de l’album.
« Boulevard de l’enfance » est disponible depuis le 27 mars chez BMG, en CD (16 €), vinyle (25 €) et sur toutes les plateformes de streaming. Gauvain Sers donnera plusieurs concerts en France, notamment le 4 décembre 2026 à Bergerac (Étincelle), le 5 décembre à Dax (Atrium), et le 4 février 2027 à Mérignac (Pin galant).



