La mode parisienne revisite l'histoire : Acne Studios, Dries Van Noten et Alain Paul à la Fashion Week
Pour concevoir un vestiaire contemporain, certains designers de mode sont tentés de regarder en arrière. Cette approche d’archiviste, vue plusieurs fois à la Fashion Week de Paris qui se tient jusqu’au 10 mars 2026, donne aux collections une profondeur historique et narrative. Chez Acne Studios, Jonny Johansson a voulu aller vers une plus grande maturité en tordant des classiques de la garde-robe féminine. Pour cela, le Suédois pimente des archétypes de boomers sans tomber dans l’éloge des codes bourgeois.
Acne Studios : une maturité audacieuse
La jupe plissée sous le genou est électrisée par des bottes pointues de dominatrice ; la robe fluide à gros nœud croise des créoles velues ou un sac ultraviolet ; le conservatisme d’un cardigan en laine est contredit par une jupe en soie prince-de-galles déboutonnée sur la jambe. J’ai beaucoup pensé à la meilleure amie de ma mère, une professeure de piano qui m’effrayait, petit, et à qui j’avais piqué une jupe en tweed, dit en souriant Jonny Johansson. Ecuyère ? Rockeuse ? Galeriste ? La collection fourmille de possibilités quant à l’identité de la femme qu’elle dépeint et dissémine des indices sur les années qui filent, à travers des cuirs patinés, des foulards fifties froissés ou des imprimés de visages noir et blanc empruntés au photographe néerlandais Paul Kooiker, comme des présences fantomatiques sur des robes flottantes.
Dries Van Noten : la nostalgie en fil rouge
Chez Dries Van Noten, Julian Klausner continue de faire des merveilles à la suite du créateur belge, parti à la retraite en 2024 mais toujours présent pour féliciter son successeur en coulisses. Enrichir un manteau d’officier bleu nuit de broderies baroques et de pampilles, allier des imprimés discordants (carreaux, damier, jardins luxuriants, tapisseries décaties), envelopper une chemise-cravate de premier de la classe d’un manteau de lord en jacquard : la formule s’avère gracieuse à chaque passage. En fil rouge, un zeste nostalgique de grunge pointe à travers du denim, des passementeries effet vieilli ou comme inachevées. Inspiré par les années lycée, Julian Klausner a rembobiné bien plus loin, en s’emparant de deux natures mortes flamandes des années 1680. Pêches, papillons, insectes et fleurs en clair-obscur sont ainsi reproduits en imprimé, tantôt fidèlement, tantôt pixélisés. Pour moi, elles symbolisent la beauté qui passe, la fragilité de l’existence, une vulnérabilité qu’on ressent fortement dans la confusion de l’adolescence, commente le trentenaire.
Alain Paul : la danse et le XVIIIe siècle
Alain Paul, lui, s’est plongé dans les réserves du Musée des arts décoratifs à Paris. Le XVIIIe siècle, auquel l’établissement consacre une abondante exposition jusqu’au 5 juillet, m’a semblé une période cohérente avec mon travail, dont la danse est l’inspiration première, explique le Français. Dans les deux cas, il s’agit de déformer le corps, de le théâtraliser. Gilet de marquis, gants d’opéra en maille, bottines à bout anguleux comme des pointes de danseuse, robes à panier de comtesse mais taillée dans une viscose de crêpe fluide, denim jacquard façon tapisserie d’Aubusson, robes en jersey souples à imprimé œillet en clin d’œil à la chorégraphe Pina Bausch (1940-2009) illustrent son propos. La fusion entre le costume d’époque et les références au ballet donne naissance à une proposition romantique et originale. En faisant des recherches, j’ai été marqué par les housses en Tyvek [un tissu synthétique] qui protégeaient les vêtements. Cela m’a donné envie d’envelopper certaines silhouettes de répliques de housses en organza transparent, détaille Alain Paul. Une seconde couche vaporeuse donnant l’impression que les nouveautés d’aujourd’hui sont déjà les archives de demain.



