Le XVIIIe siècle, une muse inépuisable pour la mode moderne
C'était l'un des débuts les plus attendus, les plus scrutés et les plus décryptés de la Fashion Week parisienne d'octobre 2025. Jonathan Anderson présentait alors son premier opus féminin pour la maison Dior, évoquant avec ses volumes, ses structures à paniers et ses imprimés fleuris, sa vision très personnelle du XVIIIe siècle. Un siècle qui n'a depuis jamais cessé d'inspirer la mode et auquel le Palais Galliera consacre sa prochaine exposition, inaugurée le 14 mars.
Une rétrospective ambitieuse et révélatrice
Cette rétrospective comprend plus de soixante-dix silhouettes qui courent sur plus de trois siècles jusqu'à aujourd'hui. « Plutôt qu'une interprétation littérale, ce goût du XVIIIe que l'on retrouve dans les collections actuelles évoque la relecture fantasmée et utopique qu'en a eue le XIXe siècle. C'est celle-ci qui a véritablement traversé les époques », affirme la commissaire d'exposition Pascale Gorguet-Ballesteros. Elle cite les décors fleuris, les broderies, ce buste longiligne qui contraste avec le volume au niveau des hanches, cet habillé qui joue avec le déshabillé.
« C'est un siècle que les Français ont rejeté puis réhabilité à partir de 1830. Face à l'industrialisation galopante, les révolutions sociales réprimées violemment et la disparition des particularismes régionaux, le XVIIIe évoquait en comparaison une époque rassurante symbolisant la joie et la liberté », poursuit la conservatrice en chef.
Un héritage de légèreté dans un contexte anxiogène
Un parallèle que l'on pourrait aisément faire avec l'époque actuelle, marquée par un contexte mondial anxiogène et une intelligence artificielle qui bouscule l'ordre établi. Comme au XIXe siècle, la résurgence du siècle des Lumières apporterait une forme d'extravagance et de légèreté, celle-là même que Sofia Coppola avait croquée en 2006 dans son film, Marie-Antoinette.
Comment cela se traduit-il stylistiquement au XXIe siècle ? Une joie de se vêtir, un goût décomplexé, une dimension exubérante qui tournent les pages successives de la décontraction du « comfort wear » et de la discrétion du « quiet luxury ». Ainsi, cette saison, les robes Saint Laurent affichent des volumes fascinants, Simone Rocha propose une version allégée des jupes à paniers, et la marquise de Pompadour a inspiré Ian Griffiths chez Max Mara comme le jeune créateur Victor Weinsanto.
Nicolas Ghesquière aime depuis toujours convoquer l'habit à la française, à l'image de cette redingote en brocard richement brodée, issue de la collection printemps-été 2018 de Louis Vuitton et exposée au Palais Galliera, ou bien encore par l'emploi de brocards et d'imprimés jouant de ceux de l'habit de Cour, comme lors de son dernier défilé pour le printemps-été 2026.
Une fine connaissance de l'histoire par les couturiers
« Les couturiers montrent une fine connaissance de l'histoire, à l'image de Jonathan Anderson qui évoque le vocabulaire du costume masculin du XVIIIe, glisse un tableau de Fragonard dans sa campagne anniversaire du sac Lady Dior, et utilise les œuvres de Rosalba Carriera, aquarelliste du XVIIIe, sur des broches pour son défilé haute couture printemps/été 2026 », poursuit Pascale Gorguet-Ballesteros.
La bergère fantasmée et les pastorales réinventées
Autre référence du siècle infusée dans les collections des créateurs contemporains : les pastorales de François Boucher véhiculant cette image stylisée de la bergère et de la paysanne, avec une jupe en volume et des couleurs claires qui avaient déjà germé chez Antoine Watteau. « Ce que le XIXe va résumer par le “costume Watteau”, c'est entre autres la vision fantasmée de la paysanne vue par l'aristocratie, qui aimait s'en emparer pour se travestir », note la commissaire. Une figure de la paysanne à laquelle Jacquemus a d'ailleurs dédié son défilé printemps-été 2026.
Marie-Antoinette, une icône de mode intemporelle
L'exposition du Palais Galliera est aussi l'occasion de (re)voir une dernière fois une pièce dont l'extrême fragilité la contraindra ensuite à ne plus quitter les archives du musée de la mode de Paris. Il s'agit d'un corset de grand habit datant des années 1770-1780 attribué à Marie-Antoinette, celle-là même dont l'art de vivre fait l'objet d'une exposition blockbuster au Victoria & Albert Museum de Londres jusqu'au 22 mars.
« Par essentialisation, cette dernière est “la” femme du XVIIIe siècle et, par extension, toute silhouette féminine rappelant le XVIIIe est plus ou moins consciemment sienne, même anachroniquement. La construction du personnage “Marie-Antoinette”, créé dès la chute de la monarchie autour de la figure historique, aboutit au XXe siècle à un être profondément paradoxal, personnification d'un luxe à la française et première icône de mode d'une société de consommation », estime la conservatrice Adeline Collange-Perugi dans le catalogue du Palais Galliera.
Une figure historique qui n'a cessé de captiver, en France comme à l'étranger, et même auprès de certaines contre-cultures comme l'affirme Adeline Collange-Perugi : « […] image d'une modernité incomprise par sa propre époque, le personnage, fantasmé depuis deux siècles, a tout pour fasciner un imaginaire queer et la scène drag-queen. […] ». Autant de biais qui font résonner le XVIIIe avec l'époque.
La mode du XVIIIe siècle. Un héritage fantasmé, au Palais Galliera, Musée de la mode de Paris. 10, avenue Pierre-Ier-de-Serbie, Paris (16e).



