TikTok et l'affaire Epstein : comment les théories du complot se propagent chez les jeunes
TikTok et Epstein : la viralité des théories du complot chez les jeunes

L'affaire Epstein envahit TikTok avec des théories complotistes virales

Plus de 490 000 publications utilisant le hashtag #Epstein ont inondé l'application TikTok depuis la diffusion, le 30 janvier, de documents judiciaires américains concernant le prédateur sexuel mort en prison en 2019. Ces vidéos, créées par des influenceurs, deviennent rapidement virales, cumulant des millions de vues et des milliers de commentaires, tout en propageant fréquemment de fausses informations susceptibles d'alimenter les pires théories du complot.

Des créateurs amplifient des récits extravagants et non vérifiés

Parmi les contenus les plus visionnés en France, on retrouve celui d'Anwar, un jeune Tiktokeur qui prétend avoir analysé de nombreux documents accessibles en ligne et propose des résumés à ses abonnés. Dans une vidéo, il affirme avec sérieux, face à la caméra de son téléphone, que l'ancien président George Bush père aurait commis des actes de violence rituelle satanique, en diffusant des captures d'écran issues des dossiers Epstein. Il ajoute : « Il y a toute une notion de satanisme, notamment parce que sur l'île de Jeffrey Epstein, il y aurait des statues de Baal, une divinité satanique. »

Anwar n'est pas isolé. De nombreuses vidéos sur TikTok prétendent révéler des preuves de rituels sataniques perpétrés par Jeffrey Epstein et des célébrités, évoquant des pactes avec le diable pour obtenir richesse et succès. Un utilisateur nommé Hustler déclare : « Mon contenu depuis un an, c'est de vous dire que ces gens mangent des enfants. Vous dites que je suis fou. Epstein il est même pas mort, un jour après son soi-disant suicide, on l'a retrouvé sur son île ! » Son post a été vu 700 000 fois.

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La source réelle : un témoignage unique et discrédité

En réalité, ces allégations reposent sur un courriel aujourd'hui retiré du site du Département de la Justice américain, issu d'une interview menée en 2019 par un détective new-yorkais spécialisé dans le trafic humain. Le témoin anonyme prétend avoir subi un « sacrifice rituel » sur un yacht d'Epstein en 2000, avoir vu des bébés démembrés, et avoir été agressé sexuellement par des figures politiques comme George H. W. Bush et Bill Clinton. Cependant, le détective a explicitement noté l'absence de preuves matérielles, l'état émotionnel déséquilibré du plaignant, et a recommandé de ne pas poursuivre cette piste. Ce récit isolé n'a jamais été intégré à une enquête sérieuse.

Les algorithmes et la méfiance institutionnelle amplifient le phénomène

Ce décalage entre un témoignage invérifiable et sa transformation en buzz sur TikTok illustre un mécanisme du biais complotiste chez les jeunes. Les algorithmes des réseaux sociaux amplifient le sensationnel, tandis que la méfiance envers les institutions contribue à diluer la gravité réelle des abus sexuels documentés au profit de scénarios extravagants. Selon une étude du Centre de lutte contre la haine numérique de 2023, 60 % des jeunes Américains de 13 à 17 ans adhèrent à au moins quatre théories du complot, contre 49 % des adultes. Ce chiffre atteint 69 % chez les adolescents les plus exposés aux réseaux sociaux.

Une étude de Politico révèle que trois jeunes sur cinq âgés de 13 à 26 ans s'informent via les réseaux sociaux, et seulement 16 % de la génération Z a confiance dans les médias traditionnels. Elias, 17 ans, scolarisé dans le Bas-Rhin, explique : « Au début, je comprenais pas leur intérêt de nous donner accès à tout ça, mais en fait, on a été vite plein à se dire que c'est justement pour nous empêcher de regarder ailleurs. »

L'antisémitisme banalisé dans les discours conspirationnistes

L'affaire Epstein a également servi de catalyseur à des discours antisémites sur TikTok. Eden, 19 ans, qui dénonce la banalisation de l'antisémitisme sur la plateforme, constate : « Le fait que Jeffrey Epstein soit apparemment juif, et le lien de la famille Rothschild avec cette affaire a servi de nouvelle preuve pour ceux qui pensent que les Juifs contrôleraient le monde. » Elle a reçu des messages exigeant une prise de parole sur Epstein en raison de sa judéité, avec des commentaires comme : « Tu es juive donc tu es concerné. »

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Sasha Vizel, 28 ans, militant contre l'antisémitisme, témoigne sur Instagram de cette banalisation : « On voit ici qu'il ne s'agit pas juste de préjugés, mais d'un degré d'antisémitisme maladif pour une partie de la société où l'antisémitisme est une explication du monde vu par un contrôle juif international. » Certains créateurs, comme Anwar, ont dû publier des excuses après avoir souligné la judéité d'Epstein et constaté des réactions antisémites parmi leurs abonnés.

Une fenêtre d'Overton élargie pour le complotisme

Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch, analyse : « Ce sont exactement les mêmes thèmes qu'il y a un, deux, trois ans. C'est très récurrent. C'est comme si, à chaque fois que le sujet Epstein revenait dans l'actualité, on franchissait un palier supplémentaire dans l'acceptation du n'importe quoi. » Il estime que l'affaire Epstein aura, à terme, une postérité similaire à l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy, avec une « mithridatisation conspirationniste » qui abaisse le niveau d'exigence de preuves et élargit la fenêtre d'Overton du complotisme.

Zak, un autre créateur de contenus, résume cette dynamique : « Ils veulent absolument nous habituer à ce qu'on voit des trucs de ouf sur Internet sans qu'on réagisse. Tout ce qu'ils sont en train de faire, on va le banaliser, et on va absolument rien faire. » Le terme « endormi », courant dans les milieux conspirationnistes francophones, reflète cette perception d'une population inconsciente des vérités cachées.