Les propos racistes contre le maire de Saint-Denis révèlent un problème systémique
Sur la chaîne Cnews, Bally Bagayoko, le nouveau maire de Saint-Denis en Seine-Saint-Denis, a été la cible de propos ouvertement racistes faisant allusion à des singes, à un « chef de tribu » et à un « mâle dominant ». En réponse à ces attaques, l'élu appelle à un grand rassemblement citoyen contre le racisme et les discriminations ce samedi 4 avril. Cependant, au-delà de cet incident spécifique, cet événement met en lumière la nécessité urgente d'interroger les stéréotypes racistes qui imprègnent profondément la culture médiatique dominante en France.
Des réactions sélectives face aux attaques contre les maires noirs
Les propos tenus dans certains médias à l'encontre des maires noirs nouvellement élus provoquent des réactions et des indignations qui restent souvent sélectives. Ces incidents interrogent directement la responsabilité des journalistes dans la perpétuation des stéréotypes racistes. Si certains discours véhiculés consciemment par l'extrême droite cristallisent le débat public, cette focalisation ne doit pas occulter le fait que ces biais racistes s'invitent depuis toujours, sous une forme plus ou moins consciente, dans les productions médiatiques quotidiennes.
Selon le sociologue Samuel Bouron, l'extrême droite diffuse ses idées en jouant habilement sur la culture du buzz et la captation des affects, mais aussi en détournant les contraintes journalistiques et leurs normes professionnelles. Cette stratégie est portée par la recherche permanente de l'audience, fondée sur l'économie de l'attention et la surmédiatisation de certains faits, particulièrement les faits divers qui contribuent à la fabrique de paniques morales. Le sociologue britannique Stanley Cohen définit ce phénomène comme « une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme déviantes ou néfastes pour la société ».
Les stéréotypes : une constante de la production médiatique
De nombreux rapports, études et travaux de recherche démontrent comment les stéréotypes liés à l'origine, à la couleur de peau, à la religion, se croisant parfois avec le lieu de résidence (particulièrement les banlieues), imprègnent de façon plus ou moins consciente les pratiques professionnelles des journalistes. La sociologie du journalisme révèle ainsi comment les acteurs et actrices du métier partagent une identité aux contours flous, marquée par des représentations sociales très ancrées, souvent stéréotypées, et assez peu conformes à la réalité sociale française.
Dès l'an 2000, des travaux sur la représentation des minorités dites visibles à la télévision ont pointé la minorisation et la disqualification systématique de ces populations. C'est précisément à partir de cette période que le CSA, ancêtre de l'Arcom, a modifié le cahier des charges des télévisions publiques et les conventions des chaînes privées pour leur imposer de « prendre en considération, dans la représentation à l'antenne, la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale ».
Par ailleurs, les chaînes publiques comme les chaînes privées doivent désormais rendre un bilan annuel sur « la représentation des minorités », une obligation étendue aux radios en 2005. Pourtant, le baromètre de la diversité publié chaque année par le CSA puis par l'Arcom depuis 2012 signale que, sur la période 2013-2023, les personnes non blanches sont représentées en moyenne à hauteur de seulement 15% à l'antenne.
Une représentation négative qui s'aggrave
Plus inquiétant encore : dans les programmes d'information, de magazine et de documentaire, les personnes non blanches apparaissent deux fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre. Cette attitude négative relève fréquemment d'activités décrites comme marginales ou illégales, renforçant ainsi les préjugés.
Si, sur cette période, les personnes perçues comme noires étaient représentées en moyenne 1,5 fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre, on observe une recrudescence alarmante de leur représentation négative. En effet, en 2023, elles étaient 4 fois plus souvent représentées parmi les personnes ayant une attitude négative que parmi les personnes ayant une attitude neutre, indiquant une détérioration significative de leur image médiatique.
Le corps contre le cerveau : stéréotypes raciaux dans le sport
Les nombreux travaux de recherche dans le domaine du sport montrent de façon significative une récurrence des renvois aux dispositions naturelles et une dimension « animale » voire « sauvage » pour les athlètes de couleur, tandis que les qualités de stratèges, de tacticiens et d'éthique sont systématiquement attribuées aux athlètes blancs. Ce clivage symbolique réduit les sportifs noirs à leur physique tandis qu'il valorise l'intelligence des sportifs blancs.
Dans un autre registre, des travaux universitaires ont mis en lumière le positionnement médiatique de l'origine des personnes au prisme de l'égalité des sexes. Nacira Guénif-Souilamas a ainsi analysé le stéréotype de la « beurette » qui porte une injonction paradoxale à l'émancipation et à l'intégration, avec en sous-texte les valeurs républicaines opposées au machisme présupposé inhérent au « garçon arabe », perçu comme naturellement violent et prédateur et supposément opposé à l'égalité femme-homme.
La banlieue : territoire de concentration des stéréotypes
Les traitements médiatiques de l'origine, de l'immigration ou encore de l'islam se rejoignent souvent au sein d'un même territoire symbolique : celui que l'on réduit au terme générique de « banlieue ». Cette désignation est particulièrement réductrice au regard de la multiplicité des situations économiques et sociales de ces grands ensembles urbains. Les « banlieues » concentrent ainsi une forme d'intersectionnalité des stéréotypes négatifs, une réalité mise en lumière par l'analyse de la couverture médiatique de la banlieue par le « 20 heures » de France 2 réalisée par le sociologue Jérôme Berthaut en 2013.
Ce processus de stéréotypage commence dès la conférence de rédaction, puissant lieu de prescription des priorités éditoriales et des « bonnes façons » de faire du journalisme. Il se poursuit sur le terrain où les contraintes qui pèsent sur les reporters les encouragent à opter pour des procédés de raccourcis qui favorisent, dès la phase de collecte de l'information, la mobilisation non réflexive de stéréotypes récurrents sur « les banlieues ». Ce phénomène s'accentue au moment du choix final, dans la sélection des sources, des images gardées au montage, des commentaires et de la validation hiérarchique.
La prédominance du fait divers violent
Les travaux de Julie Sedel complètent cette analyse en relevant la place prépondérante donnée aux faits divers violents lorsque les médias traitent des quartiers défavorisés de banlieue. La chercheuse écrit : « La montée d'un traitement “fait-diversier” des “banlieues”, qui s'est opéré dans les années 1990 dans la presse, constitue bien le symptôme d'une dépolitisation dans la mesure où est évacuée la dimension “sociale”, c'est-à-dire aussi, politique, conflictuelle, au profit d'un fétichisme des “faits” et, en particulier, des faits de délinquance. »
La composition homogène des rédactions en question
D'un point de vue qualitatif, une recherche sur la diversité dans les médias fondée sur des entretiens avec 40 jeunes journalistes travaillant dans tous types de médias éclaire le débat sur trois dimensions cruciales : premièrement, comment le fait de ne pas se reconnaître dans le groupe dominant affecte la façon dont on se positionne dans une rédaction, à la fois personnellement et professionnellement ; deuxièmement, quels sont les freins qui limitent les personnes, dites de la diversité, dans le fait d'être pleinement reconnues pour ce qu'elles sont, et pleinement légitimes à exercer le métier de journaliste ; troisièmement, quelles sont leurs marges de manœuvre en matière de transformation organisationnelle et de production de l'information.
Ces jeunes journalistes expriment toutes et tous le fait de vivre l'expérience minoritaire au quotidien. L'un d'eux témoigne : « Et comme d'habitude, je comptais en arrivant le nombre de personnes noires dans la rédaction, et j'étais toujours la seule, systématiquement la seule. » Bien souvent, la prise en compte de la diversité ethno-raciale reste un impensé dans les rédactions : il s'agit moins d'une volonté d'exclusion que d'une absence de prise en considération de la question soulevée.
Racisme ordinaire et autocensure
Plusieurs témoignages évoquent des situations de racisme à la suite de certains faits d'actualité, en particulier ceux qui relèvent d'attentats, de terrorisme et d'islam. S'instaure alors un présupposé identitaire de leurs sympathies ou affinités, et un procès en militantisme récurrent dès qu'ils et elles tentent de proposer un autre récit médiatique.
Une différence d'appréciation qui se cristallise particulièrement sur certains sujets de société vus comme clivants, comme ceux de l'origine, de l'islam et du voile. Un jeune journaliste raconte : « Le directeur du web (d'une chaîne de télévision nationale) vient nous voir et nous dit : “Ah, super votre émission ! mais ce serait bien de montrer comment les femmes sont soumises, comment elles sont obligées de porter le voile.” Et on lui explique que notre sujet, c'était une petite femme de 1,60 m, voilée, qui prend des repris de justice pour les insérer socialement en leur faisant faire des maraudes, de l'aide humanitaire, etc. Et il fait comprendre un peu plus directement qu'il aimerait avoir ce sujet-là, sur les femmes voilées soumises, qui correspond à son imaginaire. »
Le choix médiatique de montrer à l'écran une femme portant le voile est si clivant qu'il peut générer une forme d'autocensure, anticipant sur les réactions présupposées de la hiérarchie. Un autre témoignage illustre ce phénomène : « Pour le JT, moi, je n'ai jamais filmé une femme voilée. Je le savais, avec des collègues, qu'au montage, ça ne passait pas. Donc pourquoi aller filmer ? À part si tu fais un sujet sur l'islam. Mais, par exemple, un sujet sur l'informatique, une femme voilée qui est prof, tu ne peux pas aller la filmer. Ils ont tellement peur du téléspectateur ou de ce qu'ils projettent sur le téléspectateur, il y a un truc de l'ordre du : “On va se prendre 15 000 lettres, il va y avoir les tweets, machin, donc faisons simple.” »
Des marges de manœuvre restreintes mais réelles
Malgré ces contraintes, ces jeunes journalistes jouent de leur marge de manœuvre, même restreinte, pour semer des petites graines de changement. Ils proposent un traitement de l'information visant à sortir de l'assimilation systématique de certaines personnes à certains sujets, qui relève souvent de stéréotypes très ancrés dans la profession. L'un d'eux explique sa démarche : « Pour le premier tour de l'élection présidentielle, j'ai recueilli des témoignages d'électeurs ou d'abstentionnistes et il y avait madame Martin, il y avait monsieur Sekou, éboueur à Pantin, qui a la nationalité française depuis quinze ans et pour qui le vote, c'est super important, il y avait une femme d'origine maghrébine, une jeune femme blanche. Mon objectif, c'est d'essayer d'aller vers des profils les plus différents possibles pour des sujets de monsieur et madame Tout-le-Monde. »
Un chemin long vers la diversité des regards
On voit à quel point la question du racisme et des stéréotypes dans les médias relève de causes multifactorielles, qui participent à la perpétuation d'un modèle dominant des récits. Le chemin vers une représentation médiatique plus juste et diversifiée est encore long et il commence par le fait de sortir d'une forme de déni, à tous les niveaux de l'organisation médiatique.
Le mot de la fin sera celui d'un jeune journaliste qui résume l'enjeu essentiel : « Je ne pense pas que le fait d'être d'autres origines ou d'avoir une histoire différente permette d'être un meilleur journaliste. Cela permet d'avoir un regard différent, une parole différente, ça oui. Je ne dis pas que quelqu'un qui a toujours vécu en milieu aisé, blanc, aseptisé, et d'une culture en particulier, ferait un moins bon journaliste, mais il aura un regard différent. En fait, je pense qu'il faut tous les regards et toutes les expériences pour raconter toutes les histoires qui composent une société, pour raconter le monde de la manière la plus fidèle possible. »



