Une étrange théorie conspirationniste émerge autour de Michael Jackson et Jeffrey Epstein
Un phénomène inquiétant se développe actuellement sur les plateformes numériques : des admirateurs inconditionnels de Michael Jackson exploitent le scandale Jeffrey Epstein pour tenter de blanchir le King of the Pop des accusations d'abus sur mineurs qui ont entaché sa réputation. Selon cette théorie, le chanteur décédé en 2009 aurait en réalité consacré sa vie et son œuvre musicale à combattre les agissements criminels du milliardaire déchu.
Les bases fragiles de la théorie
Certes, le nom de Michael Jackson apparaît environ deux cents fois dans les documents liés à l'affaire Epstein, communément appelés les Epstein Files. Cependant, une analyse minutieuse révèle que ces mentions concernent principalement des bulletins d'information ou des guides de divertissement évoquant son emploi du temps public. Contrairement à d'autres personnalités comme Bill Clinton, Donald Trump ou Kevin Spacey, Michael Jackson ne figure pas sur les listes de passagers du Lolita Express, le surnom attribué au jet privé de Jeffrey Epstein. Aucune trace non plus ne suggère la moindre visite sur l'île privée du milliardaire, Little Saint James.
Cette absence de lien direct suffit pourtant à certains fans pour déclarer l'innocence du chanteur, allant même jusqu'à le présenter comme un combattant héroïque contre les réseaux pédocriminels. L'affaire Epstein représente en effet une opportunité formidable pour l'univers conspirationniste, toujours à la recherche de nouvelles narrations.
La dichotomie observée dans les communautés en ligne
Joséphine Lukito, chercheuse à l'université du Texas et experte en désinformation et discours conspirationnistes, distingue deux catégories principales parmi les personnes s'intéressant à Michael Jackson sur internet. D'un côté, les fans traditionnels, dont l'activité numérique diminue progressivement au fil des années. De l'autre, les théoriciens du complot, qui restent extrêmement actifs dans les débats concernant sa mort et les accusations portées contre lui.
« Les désaccords au sein des groupes complotistes tendent à alimenter les conversations continues », explique l'experte. Une telle dichotomie s'observe fréquemment dans les procès médiatiques de longue durée, comme cela a été le cas lors du procès opposant Amber Heard à Johnny Depp, où les internautes avaient massivement « choisi un camp ». Le même phénomène se reproduirait ici : accuser Epstein de pédocriminalité reviendrait à innocenter automatiquement toute célébrité n'ayant pas participé directement aux activités du milliardaire, comme si deux projets obscurs ne pouvaient pas coexister.
Neverland réinterprété comme un refuge
Des publications virales sur l'ensemble des réseaux sociaux défendent activement cette théorie. L'un de ses piliers repose sur l'idée que Michael Jackson aurait utilisé son domaine privé de Neverland, lieu où il est pourtant soupçonné d'avoir commis des abus sur mineurs, pour protéger les enfants de ce qui se passait sur l'île d'Epstein. Les partisans de cette thèse invoquent des témoignages mi-réels mi-trafiqués pour étayer leurs affirmations.
Ils citent notamment Corey Feldman, enfant star des années 1980 connu pour ses rôles dans Les Gremlins et Les Goonies. Ce dernier a toujours nié que la star, avec qui il était ami, ait eu le moindre geste déplacé envers lui, tout en dénonçant parallèlement en 2011 l'existence d'un réseau pédocriminel à Hollywood.
Macaulay Culkin, l'enfant vedette de Maman, j'ai raté l'avion ! qui a passé du temps à Neverland, a également toujours nié tout abus, notamment sous serment en 2005 lorsqu'il a témoigné pour la défense de Michael Jackson accusé d'abus sexuels sur mineur. Pourtant, une vidéo clairement trafiquée par intelligence artificielle circule actuellement, montrant l'acteur affirmant que Jackson l'aurait « sauvé de l'île ». Il s'agit d'un faux pur et simple. Ni dans son témoignage de 2005, ni dans aucune interview avant ou après, Culkin n'a jamais évoqué une île ou mentionné Jeffrey Epstein.
L'œuvre musicale réinterprétée comme un message codé
Les théories conspirationnistes vont encore plus loin dans leur élaboration. D'abord, Neverland serait utilisé pour protéger les enfants, puis construit dans ce but unique, jusqu'à certains scénarios où Michael Jackson se rendrait incognito sur l'île d'Epstein pour y secourir les enfants et les amener à l'abri dans son parc. Un parc créé dans cette intention qui ne résiste pourtant pas à une simple vérification chronologique : Neverland existait déjà dix ans avant l'achat de l'île Little Saint James par Jeffrey Epstein.
« Les théoriciens du complot ne prêtent tout simplement pas attention aux détails. Ou certains individus peuvent inventer des théories supplémentaires pour expliquer les incohérences factuelles », assure Joséphine Lukito.
Convaincus par cette théorie, les fans décryptent ensuite les clips et l'œuvre du chanteur, y trouvant un faisceau d'indices supposés révéler sa véritable mission :
- Dans Thriller (1983), la transformation en zombie serait une métaphore des monstres pédocriminels
- Le film Moonwalker (1988), produit par le chanteur, avec une scène symbolique d'enfants en danger poursuivis par des monstres avant d'être sauvés par Michael Jackson, est fréquemment cité
- M. Big, le méchant du film, qui drogue les enfants, serait une autre référence cachée
- La chanson Do You Know Where Your Children Are (1986) est évoquée comme un indice distillé par la pop star pour prévenir le monde
- They Don't Care About Us (1995) critiquerait les puissants indifférents à la pédocriminalité
« La pensée conspirationniste s'appuie beaucoup sur l'art. En suranalysant un livre ou en lisant trop de choses dans les paroles d'une chanson, il est facile de trouver des motifs qui n'y sont pas vraiment », poursuit la chercheuse.
Le complot dans le complot
Dernière pièce de cette élaboration théorique : les accusations contre Michael Jackson ne seraient qu'un contre-feu médiatique lancé par Jeffrey Epstein lui-même pour nuire à son « ennemi ». Le documentaire Leaving Neverland (2019), où Wade Robson et James Safechuck accusent Michael Jackson d'abus, est perçu comme une opération de diffamation orchestrée par les mêmes cercles. Pour certains, la mort du chanteur représenterait même un assassinat destiné à le faire taire définitivement, créant ainsi un ultime complot dans le complot.
Ce phénomène illustre comment les scandales médiatiques majeurs peuvent être détournés et réinterprétés pour servir des agendas personnels ou des croyances préexistantes, créant des narrations alternatives qui circulent rapidement sur les plateformes numériques sans toujours rencontrer la vérification factuelle nécessaire.



