Un discours qui fait polémique jusqu'en Belgique
Le 14 février 2025, au lendemain d'un attentat meurtrier qui endeuille une ville, le vice-président des États-Unis, J. D. Vance, prend la parole à la tribune de la Munich Security Conference. Ce forum diplomatique majeur, qui réunit depuis 1963 les dirigeants politiques et responsables militaires occidentaux, est l'un des rendez-vous internationaux les plus suivis au monde.
Ce jour-là, Vance prononce un discours qui stupéfie l'assemblée. Une charge frontale contre ce qu'il décrit comme le recul de la liberté d'expression et des valeurs démocratiques en Europe. Il évoque une liberté d'expression censurée, des réseaux sociaux menacés de fermeture, une élection présidentielle annulée en Roumanie, et même une prière criminalisée au Royaume-Uni. Le vice-président américain tire à vue avec une franchise et une outrance qui sidèrent la crème des diplomates européens présents.
La publication qui déclenche la controverse
Le lendemain, le média belge en ligne 21News publie la retranscription intégrale de l'intervention, indiquant en exergue : « Il est rare que le discours d'un vice-président américain marque les esprits et fasse autant partie de l'actualité. » Le site précise que le texte est « difficile à trouver en version complète », raison pour laquelle il choisit de le publier – comme le font au même moment, en France, Les Échos et Le Figaro, sans que cela suscite la moindre controverse à l'époque.
Douze mois plus tard, le 18 février 2026, la décision tombe : 21News est condamné par le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) belge. À l'origine de la procédure, une plainte déposée par deux personnes dont l'instance protège l'anonymat complet – y compris vis-à-vis du média mis en cause.
Le cordon sanitaire médiatique en question
L'argument des plaignants repose sur une notion très particulière à la Belgique : le « cordon sanitaire médiatique », un principe d'autorégulation instauré dans les années 1990 après la percée électorale du Vlaams Blok flamand. Ce principe vise à limiter l'accès direct aux médias des personnalités politiques jugées d'extrême droite. Selon les plaignants, publier le discours de Vance in extenso revenait à offrir à l'extrême droite « une tribune » inacceptable.
Dans sa décision, le CDJ reconnaît « la liberté éditoriale du média » mais estime qu'il aurait dû mettre à profit le délai entre le discours et sa publication pour « vérifier ou recouper les déclarations », « les mettre en perspective » et « les rectifier ». En ne le faisant pas, il a laissé Vance « déployer ses éléments de langage sans distance ni réaction », au risque « de rendre le public hostile au fonctionnement des démocraties européennes ». Le site a l'obligation de publier l'avis infamant sur son site Internet pendant deux jours.
La défense du média condamné
« Je suis plus qu'étonné par cette décision », confie au Point Éric Dujardin, directeur de 21News. « Retranscrire un discours ne signifie pas y adhérer. Ce discours était disponible sur Youtube, dans d'autres journaux, partout ! Le publier relève du droit à l'information et de l'accès aux sources primaires pour le lecteur. »
Le directeur ajoute : « Un média n'a pas à filtrer un discours du vice-président de la première puissance mondiale sur base d'une plainte anonyme. Si on commence comme cela, où est la limite ? Le lecteur est suffisamment intelligent pour lire un texte sans qu'on lui impose en permanence une interprétation. »
Un principe aux applications variables
Le « cordon sanitaire médiatique » est une singularité belge qui s'est progressivement installée dans la pratique éditoriale francophone. Le CDJ préfère parler pudiquement de « responsabilité sociale et démocratique ». Mais l'idée reste la même : certains acteurs politiques doivent être écartés des médias.
Ce cordon, par définition, ne s'applique donc qu'à certains. Et les exemples de double standard ne manquent pas. En septembre 2024, la cellule numérique Vews de la RTBF diffuse ainsi une capsule stigmatisant « les personnes blanches », dénoncées comme « structurellement racistes ». Les plaintes pleuvent sur le CDJ, qui les rejette toutes, estimant que traiter du « racisme systémique » relève de « l'intérêt général ».
La logique du « standard Mein Kampf »
La logique posée par le CDJ mérite qu'on s'y arrête. En condamnant 21News pour avoir publié un discours sans l'annoter ni le contextualiser, le CDJ établit une doctrine : certains textes ne peuvent être diffusés sans appareil critique préalable. Dans l'histoire de l'édition, ce traitement n'a été appliqué qu'à une poignée d'ouvrages jugés idéologiquement subversifs.
« En posant comme principe déontologique que les propos du vice-président des États-Unis ne peuvent être diffusés sans annotation critique obligatoire, le CDJ place implicitement Vance dans la catégorie des fascistes et des criminels dont les textes, s'ils circulent librement, risqueraient de corrompre le jugement du lecteur », observe un journaliste bruxellois sous couvert d'anonymat.
Un paysage médiatique en voie d'uniformisation
Fondé par Étienne Dujardin, un élu du Mouvement réformateur, le média en ligne 21News se définit comme de centre droit, libéral et pragmatique. Dans un paysage médiatique francophone dominé par des titres de centre gauche, le média revendique une ligne différente.
« Le pluralisme, déjà quasiment absent en Belgique, aura bientôt entièrement disparu. C'est un effondrement démocratique, que la censure du CDJ précipite », déplore un autre journaliste. « L'institution est une émanation de la corporation journalistique belge, et elle censure un média concurrent sur la base d'une plainte anonyme, sans recours possible. »
La fusion annoncée fin décembre entre les groupes Rossel et IPM placerait près de 94% de l'audience de la presse écrite francophone sous le contrôle d'un seul groupe, selon le magazine Forbes. L'opération est actuellement examinée par l'autorité belge de la concurrence.
Une démonstration involontaire
« J.D. Vance était venu à Munich dénoncer le recul de la liberté d'expression et la pression des institutions sur les médias en Europe », souligne Étienne Dujardin. « En nous condamnant pour avoir publié ce discours, le CDJ offre à Vance, sans le vouloir sans doute, la démonstration la plus éloquente que ses craintes sont fondées. »
Cette affaire dépasse le simple cas d'un média belge sanctionné. Elle pose des questions fondamentales sur les limites de la liberté de la presse, l'équilibre entre responsabilité sociale et droit à l'information, et l'avenir du pluralisme médiatique dans une Europe où les lignes éditoriales semblent se resserrer. La condamnation de 21News pourrait créer un précédent dangereux pour l'accès aux sources primaires et la capacité des citoyens à se forger leur propre opinion sur la base de documents non filtrés.



