M6 en vente : les trois verrous qui bloquent la transaction malgré l'impatience de Bertelsmann
C'est le plus important dossier médias français en dehors de la réforme de l'audiovisuel public, un véritable serpent de mer qui semble immobile depuis quatre ans après l'échec du rachat de M6 par TF1. Pourtant, derrière cette apparente stagnation, les lignes commencent à frémir. Le vendeur allemand Bertelsmann manifeste une impatience croissante face aux acheteurs motivés que sont Rodolphe Saadé et Martin Bouygues. « Ils sont vendeurs et il y a des acheteurs », résume un observateur averti du secteur. Dans l'ombre, les banquiers d'affaires s'activent pour décrocher une commission juteuse sur cette transaction potentielle.
« Pourquoi attendre encore deux ou trois ans alors que les Gafa captent une part croissante du marché publicitaire ? », s'interroge un connaisseur du dossier. Malgré un marché atone, la mariée reste très rentable. En 2025, le groupe M6 a affiché une marge opérationnelle impressionnante de 17% pour 1,25 milliard d'euros de chiffre d'affaires. Cette performance exceptionnelle attise les convoitises et rend Bertelsmann particulièrement exigeant sur les conditions de vente.
Les ambitions des acheteurs potentiels
En mettant la main sur le groupe dirigé par David Larramendy qui contrôle M6, W9, Gulli, Paris Première, 6ter et trois radios dont RTL (deuxième de France derrière France Inter), Martin Bouygues ambitionne de créer un géant médiatique capable de financer la création française à grande échelle. De son côté, Rodolphe Saadé, à la tête de BFM-RMC, Brut et La Tribune, cherche une chaîne généraliste pour peser davantage dans le paysage audiovisuel français et compléter son empire médiatique.
Le premier verrou : les fréquences TNT
Pourquoi ce match n'a-t-il pas encore commencé ? Parce que le dossier est verrouillé de tous les côtés : par la loi, par l'Autorité de la concurrence, et par un calendrier politique qui décourage toute réforme significative. Premier verrou majeur : les fréquences TNT. La loi interdit formellement de céder une fréquence moins de cinq ans après son renouvellement. Or l'échéancier des chaînes du groupe M6 est étagé sur plusieurs années, ce qui complique considérablement toute vente simple.
En 2028, c'est la fréquence de la seule chaîne M6 qui arrive à renouvellement. En 2030, ce sera le tour de W9, Gulli et Paris Première. Et en 2032, celui de 6ter. Cette mécanique complexe explique pourquoi Bertelsmann ne vendra pas la chaîne M6 seule. Ce serait trop risqué, et surtout moins rémunérateur. Le propriétaire allemand cherchera à tirer un maximum d'argent en vendant un ensemble cohérent, au minimum avec W9 (chaîne très forte avec Cyril Hanouna) et Gulli (présent sur le créneau familial), qui font avec M6 la véritable valeur du groupe.
Le suspense sur la loi Lafon
Deuxième verrou : une loi qui pourrait raccourcir l'attente. En juillet 2025, le Sénat a adopté en deuxième lecture la proposition de loi du sénateur Laurent Lafon relative à la réforme de l'audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle. Le texte comprend la réduction de cinq à deux ans la durée pendant laquelle un groupe ne peut faire l'objet d'un changement de contrôle. Il a été transmis à l'Assemblée nationale, mais n'a toujours pas été inscrit à l'ordre du jour.
L'ex-ministre de la Culture Rachida Dati en avait fait son cheval de bataille avant qu'elle ne parte de la rue Valois pour faire campagne pour la mairie de Paris. Pas sûr que ce chantier soit prioritaire pour sa successeure, Catherine Pégard. CMA Media, qui détient déjà 10% de M6, pousse pour accélérer le processus. Le groupe cherche des clarifications urgentes sur les seuils anti-concentration.
La loi de 1986 limite à 49% le capital d'une chaîne dépassant 8% de part d'audience. M6 flirte avec cette limite en étant au-dessous (7,9% en 2025 et 7,8% en 2024). Le verrou des 49% pourrait ainsi sauter, obligeant l'acheteur à une OPA sur 100% du capital, mais le décret précisant le calcul du seuil manque, créant un flou juridique préjudiciable. De son côté, TF1 semble temporiser. Ce groupe prône une réforme globale des dispositifs anti-concentration plutôt que des ajustements partiels, afin de rendre le système compatible avec une future consolidation du secteur.
Le verrou politique
Le verrou politique, lui, est plus brutal encore. Il tient à l'absence de majorité stable à l'Assemblée nationale et au contexte de précampagne présidentielle. Le Parti socialiste et la France insoumise sont remontés contre ce projet de loi. La gauche ne semble pas prête de laisser passer la réforme Lafon. Le fait qu'elle ne figure pas dans le calendrier législatif des prochains mois est un arbitrage assez solide, notamment de Matignon.
Le gouvernement n'a en effet aucun intérêt à ouvrir un front supplémentaire sur les médias. D'ailleurs, l'épisode récent de la proposition de loi écologiste de Sophie Taillé-Polian contre les concentrations, marqué par de violents échanges parlementaires, a confirmé l'absence de passage politique sur ce sujet sensible.
L'obstacle de l'Autorité de la concurrence
L'Autorité de la concurrence reste un obstacle majeur. En 2022, elle a stoppé la fusion entre TF1 et M6, jugeant la publicité télévisée et la publicité en ligne comme des marchés différents. Son président Benoît Cœuré l'a réaffirmé le 18 février 2026 au Sénat : « La fusion n'aurait pas créé de champion continental mais consolidé une position domestique au détriment des annonceurs. »
L'ensemble TF1-M6 aurait pesé environ 40% des audiences et 70% du marché de la publicité TV. Néanmoins, Benoît Cœuré, pressenti pour le poste de gouverneur de la Banque de France, admet que le monde a changé. « Si un tel projet nous était soumis, nous le confronterions aux faits et à l'évolution des marchés », a-t-il glissé, entrouvrant légèrement la porte. Ce changement de ton tranche nettement avec la rigidité affichée en 2022.
La question cruciale du prix
Reste la question épineuse du prix. En 2022, lors du premier processus, les candidats proposaient environ 20 euros par action, dans un marché où l'on croyait encore au « big bang » rapide de la télévision privée française face aux plateformes américaines. Quatre ans plus tard, l'action M6 a clôturé à 11,54 euros le vendredi 6 mars. Ce différentiel significatif montre que l'attente dégrade considérablement la valorisation. Pour certains acteurs du secteur, il y a urgence à débloquer la vente.
Les autres prétendants
D'autres prétendants gravitent autour des favoris. Xavier Niel en fait partie. Mais l'ancien candidat au canal 6 attend d'abord le renouvellement en 2028. « Quoi qu'il advienne, il n'ira pas contre son 'ami' Rodolphe Saadé », indique-t-on dans son entourage. Candidat en 2022, Banijay, lui, ne semble plus sur les rangs. « Pourquoi aller acheter certainement trop cher un diffuseur local ? Ce groupe préfère jouer la consolidation des producteurs », estime une source au fait du dossier.
Vincent Bolloré et Canal+ planent dans les conversations, bien que le groupe semble miser davantage sur l'international. Il a d'ailleurs rendu sa fréquence TNT en France. Reste d'autres prétendants possibles comme Daniel Kretinsky (Editis, CMI…). Une chose est sûre : les résultats 2025 de TF1 et M6 ont montré que le marché publicitaire de télévision restait très difficile. M6 a d'ailleurs annoncé un plan d'économies de 80 millions d'euros à horizon 2030. Une manière pour Bertelsmann de préserver l'attrait de sa future mariée en attendant des jours meilleurs pour la transaction.



