La loi de Brandolini : l'asymétrie au cœur de la désinformation moderne
Depuis plus d'une décennie, les termes « fake news », « infox », « désinformation », « fact checking » et « débunk » occupent une place centrale dans les débats médiatiques, politiques et scientifiques. Chaque jour, des allégations circulent sur internet et à la télévision, souvent difficiles à vérifier et encore plus à démentir efficacement. C'est précisément cette réalité que dénonce la loi de Brandolini, un principe qui met en lumière une asymétrie fondamentale dans l'écosystème informationnel contemporain.
Que dit exactement la loi de Brandolini ?
Selon cette loi, la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter une sottise est supérieure à celle requise pour la produire. Cette formulation percutante a été énoncée par le programmeur italien Alberto Brandolini en 2013. L'idée lui est venue en écoutant une interview de Silvio Berlusconi, qui enchaînait les fausses informations sans rencontrer la moindre contradiction. Brandolini a ainsi formalisé une observation intuitive mais cruciale sur le déséquilibre des forces dans la lutte contre la désinformation.
Un principe ancien remis au goût du jour numérique
Si la loi porte le nom d'Alberto Brandolini, le concept sous-jacent n'est pas nouveau. Des auteurs comme Jean-Jacques Rousseau avaient déjà évoqué cette asymétrie dès 1751. Cependant, à l'ère du numérique et des réseaux sociaux, cette observation prend une dimension particulièrement pertinente et inquiétante. La vitesse de propagation des informations, combinée à la facilité de création de contenus, amplifie considérablement ce phénomène.
Est-ce vraiment vérifié dans la pratique ?
Qu'il s'agisse d'un débat politique houleux, de pseudosciences ou de théories du complot élaborées, vérifier l'authenticité d'une information et construire une contre-argumentation solide peut prendre des heures, voire des jours. Face à un « mille-feuille argumentatif » complexe, la tâche devient encore plus ardue. En revanche, affirmer n'importe quelle fausseté demande rarement des efforts significatifs, ce qui crée un déséquilibre structurel favorisant la désinformation.
Témoignage édifiant d'un journaliste
Le journaliste Jeff Yates illustre parfaitement cette réalité : « Un affabulateur s'est filmé dans son salon, a cumulé des millions de vues, a semé la panique [à propos de la pandémie de Covid-19] et il m'a fallu deux ou trois jours pour vérifier les faits. Il avançait toutes sortes d'affirmations : j'ai dû les investiguer une par une. J'ai dû contacter des experts et parler avec eux. J'ai dû retranscrire ces entretiens. J'ai dû rédiger un texte clair et intéressant. C'est hallucinant : il lui a fallu 15 minutes pour faire sa vidéo et moi, trois jours pour vérifier les faits. » Ce témoignage souligne l'écart abyssal entre le temps de production d'une infox et celui nécessaire à sa réfutation.
Une asymétrie qui nourrit la désinformation
Chaque jour, des mensonges accumulent des millions de vues en ligne, étant crus par de nombreux internautes. Pendant le temps qu'il faut pour démentir une seule fausse information, des dizaines d'autres sont produites et diffusées. Cette dynamique s'est encore accentuée avec l'arrivée des intelligences artificielles, capables de générer du contenu trompeur à grande échelle. Mathématiquement, de nombreuses infox échappent totalement à toute vérification. De plus, les démentis obtiennent généralement beaucoup moins de visibilité que les fausses informations qu'ils cherchent à corriger.
Une guerre perdue d'avance ?
Interprétée strictement, la loi de Brandolini dresse un constat accablant qui semble couronner la victoire des désinformateurs de tout bord. Pourtant, le travail des fact-checkers, des journalistes rigoureux et des vulgarisateurs scientifiques n'est pas vain. Même si la bataille contre la désinformation semble inégale, ces acteurs remportent régulièrement des victoires importantes en corrigeant des informations erronées et en éduquant le public. Leur rôle reste essentiel pour préserver l'intégrité de l'espace informationnel, même face à une asymétrie structurelle défavorable.



