Le mariage, star incontestée des écrans français malgré son déclin dans la réalité
Le mariage, star des écrans français malgré son déclin

Le paradoxe télévisuel du mariage français

La télévision française célèbre avec ferveur une institution en déclin. « Quatre mariages pour une lune de miel » sur TF1, « Mariés au premier regard » sur M6, « Qui veut épouser mon fils ? » sur W9… Ces programmes connaissent un succès renouvelé avec de nouvelles saisons programmées dans les semaines à venir. Pourtant, selon les dernières estimations de l'Insee, le nombre de mariages en France continue de baisser, avec seulement 251 000 unions prévues pour 2025. Ce contraste frappant révèle une fascination télévisuelle pour un rituel qui évolue profondément dans la société contemporaine.

Du cérémonial royal au divertissement populaire

« Le mariage à la télévision a une longue histoire », rappelle Virginie Spies, autrice de Succès Story, Pourquoi les médias nous captivent ? « Avant, les mariages royaux, avec leur cérémonial exceptionnel et solennel, étaient très suivis. Ces diffusions persistent, mais depuis les années 1990, de nombreuses émissions ont transformé la donne. Le mariage est devenu un prétexte de divertissement à la télévision. »

La sémiologue et analyste des médias audiovisuels insiste sur cette dimension divertissante. « Dans les années 2000-2010, avec des émissions comme Qui veut épouser mon fils ?, on entre dans le drame relationnel, la domination familiale, les tensions entre clans. Dans la décennie suivante, le mariage devient une expérience encadrée, parfois même estampillée "scientifique" avec Mariés au premier regard. On passe d'une cérémonie intime à un spectacle public, ce qui fascine le téléspectateur. »

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L'évolution des normes sociales

Ce divertissement est rendu possible par un changement profond des normes dans notre société. « Aujourd'hui, on n'a pas besoin du mariage pour vivre en couple », affirme Florence Maillochon, sociologue et directrice de recherche au CNRS. « Dans les années 1970, les normes sociales et religieuses étaient fortes, et la législation défavorisait les enfants nés de couples non mariés. Les années 1980 ont marqué l'émergence de la cohabitation avant le mariage. Aujourd'hui, cette pratique est devenue commune pour former un couple. La norme de la conjugalité n'est plus seulement le mariage, ce qui explique aussi pourquoi les gens se marient de plus en plus tard. »

Selon les données de l'Insee, l'âge moyen au mariage en 2025 atteint 37,5 ans pour les femmes et 39,8 ans pour les hommes dans les couples hétérosexuels, et 39 ans pour les femmes et 44,5 ans pour les hommes dans les couples de même sexe.

L'esthétisation du rituel

La sociologue résume la situation actuelle en assurant que « le mariage n'est plus nécessaire, mais c'est un symbole. Et tout ce qui est symbolique prend d'autant plus d'importance. » Elle note que « ce sont de belles fêtes, fondées sur des sentiments enviables comme l'amour. Il y a aussi beaucoup d'esthétisme. »

« Le mariage a toujours été une fête », poursuit la chercheuse. « Les gens se marient moins par nécessité, mais davantage par choix. Quitte à se marier, autant faire une belle cérémonie. Dès lors, il y a eu une attention accrue au décor, aux habits et à tout l'esthétisme de la fête. Une culture de l'événement s'est développée, renforcée par l'influence des réseaux sociaux. On veut que la fête soit visiblement réussie, aussi bien sur les photos que dans les vidéos. Ça doit être parfait sous toutes les coutures pour entrer dans la légende conjugale. »

La thématisation et la culture du jugement

Cette esthétisation atteint son paroxysme avec la thématisation des mariages. Dans Quatre mariages pour une lune de miel sur TF1, cela « devient même un rituel », observe Virginie Spies. « On peut même se demander : "Mais à quel moment un mariage doit-il avoir un thème ?". Le mariage a pour thématique le mariage. Là, on a des thématiques sur le rose, le far-west, le romantique… C'est assez incroyable. »

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Dans son livre La passion du mariage, Florence Maillochon précise que « la passion du mariage », ce n'est pas « l'amour du mariage ». L'autrice développe : « C'est la passion pour le décor, davantage que pour l'institution. À travers le titre de cet ouvrage, il y a aussi un sens christique, où le mariage devient un chemin de croix pour la femme. Le mariage l'exalte autant qu'il l'épuise, avec comme préoccupation que la fête soit réussie. Le mariage reste un travail de femme. Elle organise et planifie tout, aidée éventuellement par la mère ou la belle-mère. Les hommes, eux, participent. »

Le quart d'heure de célébrité télévisuelle

« Les émissions autour du mariage en disent long sur notre société », conclut Virginie Spies. « Car il y a aussi une culture du jugement. Le téléspectateur critique, et c'est jouissif. Pour autant, lors de ces événements, les personnes se mettent en avant, et c'est leur quart d'heure de célébrité. » Quelques minutes que les téléspectateurs savourent devant leur poste de télévision, alors que TF1 propose une semaine spéciale de Quatre mariages pour une lune de miel avec Laurence Boccolini jusqu'au vendredi 13 février, M6 diffuse la dixième saison de Mariés au premier regard dès le lundi 23 février à 21h10, et W9 lance une nouvelle saison de Qui veut épouser mon fils ? le même jour, à partir de 23h30.