Enquête sur Gianni Infantino : le patron de la Fifa devenu chef d'État
Gianni Infantino : du foot à la géopolitique

Il est devenu l’un des dirigeants les plus puissants de la planète. Qu’il soit assis entre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le président russe Vladimir Poutine lors de la Coupe du monde 2018 ou qu’il remette le « prix Fifa de la paix » pour flatter l’ego de Donald Trump en décembre dernier, Gianni Infantino est devenu bien plus que le simple patron de l’instance qui régit les destinées du football mondial.

Rien ne semblait pourtant destiner cet Italo-Suisse de 56 ans, fils d’immigrés d’origine modeste, ancien secrétaire général de Michel Platini à l’UEFA entre 2009 et 2016, à gravir toutes les marches jusqu’à celle de patron du monde du ballon rond. Mais l’ambition, le désir d’influence et les revirements d’Infantino, d’abord tapi dans l’ombre, l’ont mené à sa position actuelle, celle de dirigeant incontournable et quasi intouchable de la Fifa, et dont l’influence dépasse aujourd’hui la seule sphère sportive – il a assisté à plusieurs grands sommets internationaux comme le G7, le G20 ou lors du sommet de Gaza en octobre dernier, en Égypte.

Une enquête fouillée sur le système Infantino

Dans Fifa Connection – Enquête sur le système Infantino (Flammarion), un livre fouillé et étayé par plus d’une centaine de sources, Simon Bolle, reporter à la rubrique football de L’Équipe après trois années à la cellule « enquêtes », raconte l’ascension irrésistible du patron du football mondial jusqu’au sommet de la Fifa, une organisation où l’argent règne en maître, à l’aube d’une Coupe du monde aux États-Unis, au Mexique et au Canada (11 juin-19 juillet), où les prix des billets ont été récemment pointés du doigt.

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Comment enquêter sur une organisation opaque ?

Interrogé par Le Point, Simon Bolle explique les difficultés de son travail : « C’est compliqué, parce qu’on se heurte rapidement à beaucoup de refus. Il y a des clauses de confidentialité, mais aussi une peur réelle de parler. Remettre en cause le système peut avoir un impact sur une carrière, parce que beaucoup de gens collaborent directement ou indirectement avec la Fifa. »

Le journaliste a débuté par un gros travail de documentation, notamment sur la période des scandales de 2015-2016. « Il existe aussi une véritable forme d’omerta autour de la Fifa et de ses rouages internes », ajoute-t-il. Il a fallu multiplier les entretiens, à distance comme sur place, et essuyer beaucoup plus de refus que de témoignages acceptés.

L’ascension d’un homme de l’ombre

Simon Bolle raconte comment Gianni Infantino, fils d’immigrés italiens, a conquis un tel pouvoir. « Il vient d’un milieu modeste et a longtemps évolué dans l’ombre, notamment dans le sillage de Michel Platini à l’UEFA. Mais il a toujours eu une grande capacité d’adaptation politique. » Infantino a connu le football « d’en bas » : joueur amateur, dirigeant local, puis administrateur. « Il sent bien les moments où le vent tourne et sait en profiter. Le tournant majeur intervient en 2007 à l’UEFA, puis surtout après les scandales qui frappent la Fifa. Il se présente alors comme le réformateur capable de tourner la page Sepp Blatter. Mais une fois au pouvoir, beaucoup constatent qu’il a finalement reproduit certains mécanismes qu’il dénonçait. »

Une puissance globale au-delà du sport

Pour Simon Bolle, « la Fifa n’est plus seulement une institution sportive : c’est devenu une puissance globale ». Gianni Infantino évolue dans des sphères qui dépassent largement le football. « On le voit régulièrement aux côtés de Donald Trump, de Vladimir Poutine ou encore de Mohammed ben Salmane. Il participe à des sommets internationaux, intervient dans des discussions géopolitiques et apparaît désormais dans des espaces réservés habituellement aux dirigeants politiques. »

Un détail révélateur : lors du dernier congrès de la Fifa au Canada, Infantino a demandé une escorte de sécurité de niveau quatre, comparable à celle réclamée par Donald Trump, et supérieure à celle accordée au Premier ministre canadien. « Cela dit beaucoup de la manière dont il perçoit désormais sa propre fonction », commente Simon Bolle.

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Une proximité avec les puissants

Comment expliquer cette proximité avec les dirigeants les plus puissants ? « Il y a sans doute une fascination personnelle pour le pouvoir, mais aussi une logique stratégique. La Fifa dépend énormément des enjeux politiques et économiques liés à la Coupe du monde. Avec Donald Trump, par exemple, il existe une forme de prudence permanente. Les États-Unis accueillent la Coupe du monde 2026 et les revenus attendus sont gigantesques. »

Simon Bolle cite le « prix Fifa de la paix » créé sur mesure pour Donald Trump : « On peut légitimement se demander quel est encore le lien avec le football. »

Un pouvoir sans opposition réelle

Malgré les critiques récurrentes, Gianni Infantino, réélu en 2019 et en 2023 par acclamation avant un éventuel nouveau mandat en 2027, semble sans opposition réelle. « C’est l’un des grands paradoxes », souligne Simon Bolle. « Les critiques viennent des syndicats de joueurs, des ligues européennes, des ONG ou des supporters. Mais les fédérations qui votent à la Fifa continuent massivement de le soutenir. Pourquoi ? Parce que le système de financement de la Fifa est extrêmement puissant. »

Les fédérations nationales dépendent largement des programmes de développement financés par l’institution. « Certaines sources parlent d’une frontière de plus en plus floue entre développement et clientélisme. On a l’impression qu’il existe deux mondes parallèles : celui des critiques extérieures et celui des fédérations électrices, qui ont intérêt à maintenir le système en place. »

La logique financière prime sur le sport

Dans son livre, Simon Bolle montre que la logique financière semble désormais primer sur le sport. « Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. La Fifa a depuis longtemps été accusée de préférer “les billets verts aux rectangles verts”. Mais beaucoup ont le sentiment que cette logique s’est encore accentuée sous Infantino. »

Lorsqu’il arrive au pouvoir, Infantino promet de remettre le football au centre du jeu et de réformer la gouvernance. « Finalement, beaucoup estiment qu’il s’est réinscrit dans les mêmes mécanismes. Le problème, c’est que le modèle de la Fifa fonctionne ainsi : les fédérations élisent le président, mais dépendent aussi financièrement des programmes de développement décidés par cette même direction. Le cycle se reproduit donc continuellement. »

La Coupe du monde 2026 sous le feu des critiques

La Coupe du monde 2026 suscite déjà de nombreuses critiques, notamment sur le prix des billets et la place laissée aux supporters. « Beaucoup de supporters ont le sentiment d’être progressivement exclus », explique Simon Bolle. « Les tarifs annoncés sont extrêmement élevés, y compris pour des personnes vivant déjà aux États-Unis. À cela s’ajoute l’élargissement à 48 équipes, qui augmente fortement le nombre de matchs. Certains craignent une dilution de l’intérêt sportif. »

Le contexte géopolitique ajoute à l’inquiétude : « Entre les tensions internationales, les enjeux économiques colossaux et la proximité de la Fifa avec certains dirigeants politiques, beaucoup ont l’impression que tout cela finit par polluer ce qui devrait rester au centre : le football. »

Une déconnexion avec le football réel ?

Une des sources de Simon Bolle affirme que « le football réussit malgré ses administrateurs, et non grâce à eux ». Le journaliste s’interroge : « Le football ne se résume pas aux sommets internationaux ou aux Coupes du monde. Il vit aussi grâce aux bénévoles, aux petits clubs, aux dirigeants amateurs. Quand on voit les montants engagés aujourd’hui dans les grandes compétitions, beaucoup se demandent à qui profitent réellement ces investissements et ces programmes de développement. »

L’avenir : Coupes du monde 2030 et 2034 en Arabie saoudite

À propos des Coupes du monde 2030 puis 2034 en Arabie saoudite, Simon Bolle craint une accentuation des dérives. « La Coupe du monde 2034 en Arabie saoudite soulève déjà énormément de questions, notamment sur les droits humains. Après les polémiques autour du Qatar, la Fifa a mis en place des chartes et des engagements, mais beaucoup doutent de leur réelle application. »

Il note « l’impression persistante d’un “monde parallèle”. Quand les fédérations réclament des financements ou quand des chefs d’État cherchent une proximité avec la Fifa, les réponses arrivent vite. En revanche, lorsque les joueurs alertent sur les calendriers, que les supporters dénoncent les prix ou que des ONG interrogent les droits humains, le silence domine souvent. »

La Fifa peut-elle encore être réformée ?

Pour Simon Bolle, la Fifa donne l’impression d’être devenue tellement puissante qu’elle est presque intouchable. « C’est ce qui rend toute remise en question extrêmement difficile. On voit bien que de plus en plus d’acteurs contestent son modèle : les syndicats de joueurs, les ligues, les associations de supporters ou les ONG. Mais la Fifa continue de fonctionner selon une logique de monopole et accepte très mal la contradiction. C’est sans doute ce qui nourrit le plus d’inquiétudes pour l’avenir du football mondial. »

Fifa Connection – Enquête sur le système Infantino, écrit par Simon Bolle, éditions Flammarion, 240 pages, 21 euros.