France TV Sport : la révolution numérique du service public pour séduire les jeunes
France TV Sport : la révolution numérique pour les jeunes

France TV Sport : quand le service public adopte les codes de Twitch

Au cœur du hall d'entrée de France Télévisions, un plateau télévisé modeste, à peine plus grand qu'une chambre d'enfant, semble presque incongru. Entouré de journalistes affairés, il passe presque inaperçu. Pourtant, les indices de sa mission sont là : panneaux de montagnes enneigées, canapés bleus, étagères chargées d'équipements de sports d'hiver et drapeaux français. Ce dispositif discret annonce les Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina et symbolise surtout la dernière innovation de l'audiovisuel public : France TV Sport.

Une chaîne numérique 24h/24 pour les jeunes

Lancée à l'occasion des JO d'hiver, cette chaîne numérique diffusée en continu 24 heures sur 24 cible spécifiquement les plus jeunes. Loin des plateaux traditionnels clinquants, elle s'inspire ouvertement de Twitch, la plateforme de streaming en direct plébiscitée par les adolescents. Les animateurs assurent les transitions entre compétitions mais s'autorisent des interludes comiques impromptus, tandis que les internautes peuvent interagir via un chat dédié.

« Cela nous permet de diffuser beaucoup de sports dont nous avons les droits, mais que nous ne passions pas à l'antenne, à cause de la problématique des audiences sur les chaînes généralistes France 2 ou France 3 », explique Nicolas Vinoy, directeur des offres numériques de France TV. Cette nouvelle chaîne permet ainsi de valoriser des sports moins médiatisés, les disciplines phares comme le biathlon ou le ski alpin restant sur les canaux linéaires traditionnels.

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Des streameurs au service du sport

Parmi les animateurs de cette nouvelle formule, on trouve Rivenzi, de son vrai nom Théo Reunbot, un streameur français suivi par plus de 300 000 personnes sur Twitch. « J'ai été contacté parce que, venant de Twitch, j'amenais mon expertise dans la manière de communiquer avec le chat, d'animer », confie-t-il. Il a déjà collaboré avec France Télévisions pour les Jeux olympiques de Paris 2024 et Roland-Garros 2025.

Autour de lui, d'autres personnalités se relaient : le streamer Aymeric Milan (alias Poneeey Club), les journalistes Inès Hirigoyen, Maxine Eouzan, Pauline Bouic, et l'ancienne joueuse de tennis Alizé Lim. Une quarantaine de personnes travaillent depuis une régie spécialement créée au deuxième étage du bâtiment pour assurer la coordination entre compétitions et plateau.

L'interactivité comme promesse majeure

La révolution réside dans l'interactivité avec les spectateurs. L'écran dédié aux commentaires du live est aussi grand que celui diffusant la compétition. « À la télévision, six minutes, c'est une éternité », note Rivenzi, qui souligne l'adaptation nécessaire pour ce format. « Et un chat, ça permet de créer un débat beaucoup plus facilement qu'avec seulement deux personnes en plateau ».

Mais cette interactivité présente aussi ses défis. Le chat n'est pas « rempli que de philosophes », euphémise Nicolas Vinoy, particulièrement lorsque des femmes animent. France Télévisions a donc mis en place un système de censure massive avec plus de 6 000 mots filtrés, contre 2 000 seulement au début des JO 2024.

L'apprentissage d'un format hybride

Pour ces nouveaux animateurs, c'est un véritable apprentissage. « J'ai grandi en regardant le sport sur France Télévisions, j'en connais les codes sans les avoir pratiqués », estime Rivenzi. « Mais quand ton temps est limité, quand dans l'oreillette quelqu'un te dit “tu as deux minutes”, tu agences différemment ton information ».

Le contraste avec Twitch est marqué : « Ici, le timing est roi, et l'exercice ne ressemble en rien, dans son organisation, à celui du live sur Twitch », abonde PoneeeyClub. « Les stars, ce sont les sportifs, les sportives », au contraire des réseaux sociaux où les streameurs sont l'attrait principal.

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Les limites de l'expérimentation

Parfois, les deux mondes se percutent. Ce qui est possible sur Twitch ne l'est pas toujours sur le service public. « Ils testent nos limites », explique, malicieux, Nicolas Vinoy. Certaines idées sont acceptées : présentation des règles de curling, démonstration de luge dans les couloirs, écriture d'un hymne de curling. D'autres, comme faire du saut à ski dans les escaliers, sont rejetées.

« Ce n'est pas forcément le rôle du service public de montrer certaines séquences qui inciteraient les spectateurs à les imiter. Il y a un enjeu de responsabilité », précise le directeur des offres numériques. « Mais c'est ce qu'on attend des streameurs. Leurs propositions nous remettent en question en permanence ».

Un succès quantifiable

Les résultats sont au rendez-vous. Le reach (portée des publications sur les réseaux sociaux) a atteint dix millions de vues au 17 février, contre onze millions pour l'ensemble des Jeux olympiques de Paris 2024. Un succès qui donne des perspectives à cette chaîne amenée à se pérenniser.

Au-delà des JO d'hiver, 2 000 heures de direct sont prévues pour 2026. Les mondiaux d'athlétisme en salle (20-22 mars) seront diffusés intégralement sur France TV Sport, avec les commentateurs Stéphane Diagana et Alexandre Pasteur interagissant directement avec le chat. « C'est une nouvelle manière de commenter », affirme Nicolas Vinoy.

Un laboratoire pour l'avenir

La chaîne se veut « un laboratoire pour tester les jeunes nouveaux commentateurs », qui s'adresseront à des dizaines de milliers plutôt que des millions de téléspectateurs. Outre les grands événements sportifs (Tournoi des Six Nations, Coupe de France de football, Paris-Nice), elle promet des documentaires sur des sports plus périlleux comme le trail, l'ultra-trail ou le surf.

« Cela va être un travail avec les différentes unités de France Télévisions, pour décliner le sport sous toutes ses coutures, avec une multitude de programmes », ajoute Nicolas Vinoy.

Un modèle économique repensé

Dans un contexte de commission d'enquête parlementaire sur le financement de l'audiovisuel public, la création d'une nouvelle chaîne pourrait surprendre. Pourtant, Nicolas Vinoy l'assure : « France Télévisions ne dépense pas un centime de plus [pour cette chaîne]. Simplement, au lieu de ne diffuser que 40 % d'un événement, on va en diffuser 100 %, et ce pour le même catalogue de droits ».

Il précise : « Il n'y a aucune augmentation du coût de fonctionnement, parce que les équipes présentes pour les gros événements sont les mêmes, mais travaillent d'une manière différente. C'est une nouvelle organisation interne ».

Un pont entre télévision et Internet

Cette entreprise pourrait constituer le premier pont réel entre la télévision et Internet. « Quand je suis arrivé à France Télévisions, en 2024, je me suis imposé une responsabilité », se souvient Rivenzi. « Celle de montrer qu'on est sérieux, là pour travailler et le faire le mieux possible ».

À l'issue des JO d'hiver, le 22 février, la chaîne restera, mais le plateau du hall d'entrée disparaîtra. Reste à savoir si, au-delà du vernis « jeune » sur des pratiques anciennes, les belles promesses seront suivies d'effets durables.