La misère du débat public : au-delà des algorithmes et des bulles
Une explication courante attribue la pauvreté du débat public contemporain – cette tendance à s'enfoncer dans des catéchismes rigides – à « l'économie de l'attention », aux algorithmes, aux réseaux sociaux, aux « bulles » informationnelles, ou encore aux milliardaires accusés d'inonder les plateformes de « désinformation ». Cette analyse séduit car elle présente le mal comme jeune, technique et dynamique. Il s'agirait finalement d'un bug, d'un simple problème de circulation, auquel répondrait une solution facile : rouvrir les fenêtres, réinjecter du contradictoire, mieux mélanger les faits, saupoudrer de pluralisme, et la machine repartirait. De la plomberie sociale, en somme.
Bulle ou bannissement ? Une distinction cruciale
Sauf que cette approche a été tentée et que le problème, têtu, demeure. Comment le décrire au mieux ? La nuance essentielle réside dans la distinction entre ne pas entendre une parole différente – voire adverse – et la tenir pour indigne d'être entendue. Entre l'absence de voix discordantes et leur discrédit préalable. Entre ne pas tendre l'oreille et le mépris d'office, réflexe. En bref, entre vivre dans une simple bulle ou dans une véritable chambre d'écho.
Dans le premier cas, ce sont des points de vue, des perspectives, des avis qui manquent à l'appel. Dans le second, tous sont présents, mais frappés d'infamie avant même d'avoir eu une seconde pour se déployer. On ne se contente pas de les juger faux, incomplets ou fragiles ; on les signale comme viciés, suspects, nocifs, toxiques. Cette prose de désinfectant sert désormais de boussole morale à nombre de personnes convaincues d'avoir dépassé les âges obscurs.
Un mal plus ancien et plus profond
En réalité, ce qui nous affecte – l'unanimisme et les biais de partialité hermétiques – n'a rien d'une simple panne de la raison. Ce n'est pas non plus le seul produit d'une architecture numérique défaillante ou d'une masse de crédulité dopée au smartphone. Il faut y voir quelque chose de plus ancien, de plus épais, de plus anthropologique : le besoin profond de séparer les purs des impurs, les fréquentables des contaminés, les sauvables des damnés.
Autrement dit, ce que nos sociétés prétendument désenchantées ont perdu en transcendance religieuse, elles l'ont regagné en réflexes sacerdotaux sécularisés. Car telle est la règle, autrement plus endurcie : les religions dogmatiques passent, mais les curés, dans leur fonction de gardiens de l'orthodoxie, restent.
Le « retour » du clergé sous des habits neufs
Aujourd'hui, plus de dogme révélé au sens strict, mais toujours des orthodoxies sociales et intellectuelles. Plus d'hérésie théologique, mais des propos étiquetés « problématiques ». Plus de démon religieux, mais des individus dont la simple existence serait perçue comme une menace pour l'hygiène du « collectif ». Plus de confession sacramentelle, mais des rituels publics de contrition et d'auto-critique. Plus de bûcher physique, bien sûr – nous sommes civilisés ! –, mais des campagnes d'ostracisme, des mises au ban, des injonctions à se désolidariser, à rompre, à purifier l'espace public de toute présence jugée pathogène.
Le plus frappant – ou sinistre, selon les perspectives – est que cette logique prospère précisément dans des milieux qui se vivent comme l'antithèse du religieux traditionnel. Des milieux où l'on assure avoir remplacé les superstitions d'hier par la méthode scientifique, les procédures rationnelles et la bienveillance affichée. Pourtant, on y retrouve, sous des habits neufs, les vieux plaisirs que sont la surveillance de la déviance, la traque de l'écart, la demande de gages de loyauté, la purge des éléments troublants et l'affichage ostentatoire de vertu.
Assainir plutôt que débattre : un changement de paradigme
Raison pour laquelle les simples rappels aux faits échouent si souvent dans ce contexte. Parce qu'on n'est plus ici dans un régime de délibération ou de recherche de vérité, mais dans un régime d'assainissement moral et idéologique. La question centrale n'est plus : « Est-ce vrai ? » Mais plutôt : « Qui parle, d'où parle-t-il ? Est-il des nôtres ? A-t-il les bons codes, les bons affects, les bons ennemis, les bonnes révérences ? Peut-on l'inviter, le citer, lui tendre un micro, sans se salir soi-même et ainsi risquer d'être à son tour poussé sous le bus de l'opprobre public ? »
Cette mécanique n'a d'ailleurs rien de spécialement « de gauche », « de droite », « progressiste » ou « réactionnaire ». Elle se balade à travers le spectre politique, mute constamment, varie son lexique, se remanie selon les drapeaux, les totems et les tabous du moment. Elle est, pour ainsi dire, politiquement opportuniste. Le même réflexe mental qui hier flairait l'hérétique religieux traque aujourd'hui le déviant moral, idéologique, identitaire ou civilisationnel. Les bouteilles changent ; l'ivresse disciplinaire et l'instinct de purification demeurent. C'est que le totalitarisme doux, comme tout parasite efficace, adore changer d'étiquette pour mieux prospérer dans les interstices de nos démocraties fatiguées.



