Châteauvallon, le Dallas français qui a marqué les années 80
Châteauvallon, le Dallas français des années 80

« Puissance et gloiiiiire / Dans l’eau trouble d’un regaaaaard / L’aventure et la passiooooon / Autour de Châteauvallooooon ! »… Ainsi s’époumonait Herbert Léonard dans les refrains épiques et lyriques de « Puissance et gloire », tube de l’année 1985 composé par le grand Vladimir Cosma et qui figure encore dans tous les best-of du chanteur, décédé ce 2 mars 2025. La ritournelle n’a pas seulement marqué les esprits pour avoir flirté avec les dix premières places du Top 50, mais aussi (et surtout) parce qu’elle servit de générique à l’événement télé de ce mitan de la décennie en France : Châteauvallon. Une saga en 26 épisodes diffusée sur Antenne 2 précédée de la promesse audacieuse et risquée d’offrir au public un « Dallas à la française ».

Une gageure car, à l’époque, le clan Ewing, mené par l’immonde JR, tient le haut du pavé depuis près de quatre ans en France, et donne aux samedis soir de TF1 des couleurs que lui envient ses deux concurrentes du hertzien gratuit – Antenne 2 et FR3, pas encore rebaptisées France 2 et France 3. Autant dire que lorsque la famille Berg de Châteauvallon débarque sur « la 2 », le vendredi 4 janvier 1985, face aux sourires ultra-bright de Patrick Sabatier qui officie à la même heure sur la première chaîne, elle est attendue au tournant. Par la direction de la chaîne publique, qui a misé beaucoup d’argent et de temps sur ce feuilleton, mais aussi par le public, curieux certes, mais pas forcément prêt à faire tomber de son piédestal la clique texane.

Châteauvallon, du sous-Chabrol

Fin 1982. Pierre Desgraupes, alors à la tête d’Antenne 2, n’est pas content. Depuis bientôt deux ans maintenant, Dallas, la série phénomène venue d’outre-Atlantique, taille des croupières à ses programmes du samedi soir. Un succès tel que TF1 s’apprête à programmer la saga en première partie de soirée pour faire trembler le gentil Michel Drucker et son clinquant Champs-Élysées. Une provocation pour le patron d’Antenne 2, qui est habitué à mener largement la course des audiences depuis son arrivée au poste de directeur en 1981. Qu’à cela ne tienne : TF1 a le pétrole, Antenne 2 aura les idées. Et c’est parti pour près de deux ans d’écriture afin de concocter une série française hebdomadaire se voulant aussi bien troussée que les soaps américains qui envahissent alors le petit écran.

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Deux années compliquées car cette saga doit sentir l’argent et le pouvoir comme son modèle, tout en parlant de gens bien de chez nous. C’est décidé : l’histoire se déroulera en province et racontera les aventures d’une famille richissime, propriétaire d’un quotidien local. Au menu : des haines, des coups bas et des intrigues politico-financières presque aussi passionnantes que les magouilles pétrolifères de son concurrent américain. Un pool de scénaristes dirigé par Jean-Pierre Petrolacci, déjà auteur en 1979 de la série Le Journal (avec Philippe Léotard et François Cluzet), se met au travail. Une première en France. La trame principale sent le sous-Chabrol à plein nez : les Berg font la pluie et le beau temps à Châteauvallon, une petite ville fictive située au bord de la Loire. Antonin (Jean Davy), le patriarche fatigué du clan, se réconcilie avec sa fille, la charismatique Florence (Chantal Nobel), en lui confiant les commandes de son journal, La Dépêche républicaine. Mais la découverte du cadavre d’un journaliste, lié par le sang à la famille Berg, va provoquer un séisme, alimentant la haine entre la richissime famille et les Kovalik, des ferrailleurs d’origine yougoslave…

Chantal Nobel, brushing impeccable, regard perçant

Côté acteurs, la production mise d’abord sur des pointures du cinéma français des années 1950 et 1960, parmi lesquels Jean Davy, Raymond Pellegrin ou Georges Marchal. Autour d’eux, peu d’acteurs connus du grand public. Mais la Rai, la chaîne nationale italienne ayant investi quelques lires dans cette ambitieuse série franco-helvético-britannico-italo-luxembourgeoise, les décideurs de Châteauvallon doivent recruter des acteurs connus de l’autre côté des Alpes comme le Français Luc Merenda, dans le rôle du journaliste Travers, le beau gosse de service qui deviendra l’amant de l’héroïne, Florence.

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Car, oui, Châteauvallon donne le premier rôle à une femme. Et quelle femme ! Elle s’appelle Florence Berg, elle a 38 ans. Cette avocate dynamique, cynique à tendance antipathique, est l’archétype de l’executive woman portée par les années 1980. Elle n’a pas froid aux yeux, manie avec habileté la réplique cinglante et n’hésite pas à utiliser, pour gérer son journal, les mêmes armes que les hommes. Pour l’incarner, le choix de la production s’est porté sur Chantal Nobel. En 1984, cette comédienne n’est pas totalement inconnue du grand public. À son actif, quelques petits nanars mais surtout pas mal de séries, dont La Lumière des Justes, tirée de l’œuvre d’Henri Troyat, ou Salut Champion, sur la vie d’un couple de journalistes sportifs. On est loin des rumeurs qui prétendaient qu’une actrice de grand renom allait tenir le rôle de ce JR en jupons. Chantal Nobel, ce n’est pas Catherine Deneuve, c’est vrai, mais, outre la valeur de son cachet, elle offre l’avantage d’être habituée au rythme effréné des tournages pour la télé. Au vu du coût faramineux de la production – un peu plus de 2 millions de francs l’épisode, soit 3,2 millions d’euros –, on imagine que l’argument a sérieusement pesé dans la balance. Avec son brushing à la hauteur de celui de ses consœurs américaines, son regard perçant et son sourcil levé façon Scarlett O’Hara, c’est elle qui porte sur les épaules le succès et l’avenir de la série.

Un tragique accident de Porsche avec Sacha Distel

Le soir de la première, le 4 janvier, Antenne 2 a posé tous ses atouts sur la table et sait qu’elle joue gros. Le premier épisode débute avec les notes de Vladimir Cosma – un gage de qualité –, sur lesquelles la voix chaude et puissante d’Herbert Léonard évoque « un monde mercenaire et ambitieux où tout se confond aveuglément dans la folie et dans le sang ». Rien que ça ! On n’est finalement pas si loin de l’« univers impitoyable » de la chaîne concurrente. Dès les premières images, on se pose une question : les Berg sont-ils vraiment aussi riches que les Ewing ? Ça s’annonce bien : le château de la famille Berg (le château de Mauvières, dans la région de Rambouillet) n’a pas à rougir de la comparaison avec le ranch tape-à-l’œil de Southfork – même si, comme s’écrie l’un des personnages, « avec tout le fric qu’on a, il n’y a même pas de piscine ».

La garde-robe, elle, est en revanche bien moins resplendissante (Chantal Nobel porte parfois ses propres tenues et Luc Merenda serre bien la ceinture de sa parka en cuir), mais les nombreuses scènes tournées en extérieur restent honorables même si le fond bleu dans les voitures ne fait pas de miracles. Quant à la mise en scène, elle flirte parfois un peu trop avec le (mauvais) théâtre filmé. Côté scénario, en revanche, pas de souci. La famille Berg avec sa nombreuse fratrie promet autant d’intrigues tordues que le clan Ewing. Le sexe en plus ! Car, oui, dans Châteauvallon, les scènes torrides entre Florence et André Travers se révèlent bien plus érotiques que les draps en soie remontés jusqu’aux épaules de ces puritain(e)s de Ewing. Il faut croire en tout cas que l’ensemble est convaincant puisque l’audience passe de 14 à 17 millions de téléspectateurs entre le premier et le deuxième épisode. Antenne 2 a gagné son pari.

Châteauvallon fait la une des magazines et la joie des fans. Mais pas celle de la famille Baylet, propriétaire de La Dépêche du Midi, qui voit dans le feuilleton une allusion directe aux conflits qui l’opposent aux Baudis, maires successifs de Toulouse, et qui tente d’en faire interdire la diffusion. Peu importe. Du jour au lendemain, Chantal Nobel devient une star portant haut les couleurs de la fiction française. Si les intrigues tournent un peu trop autour de manigances politiques, on parle déjà de futures trames sentimentales dans lesquelles Florence Berg pourrait trouver enfin des rivales à sa mesure. Car Antenne 2 a bel et bien décidé de signer pour une saison 2. La nouvelle est de taille – surtout en raison de son enjeu financier – et elle est même annoncée en grande pompe, le 28 avril, dans Champs-Élysées, l’émission à paillettes de Michel Drucker, qui reçoit pour l’occasion l’ensemble du casting. Une soirée placée sous les meilleurs auspices, qui pourtant va se terminer en drame.

Car l’aventure Châteauvallon finit comme un mauvais mélo. À l’issue de l’émission, Chantal Nobel part en voiture avec le chanteur Sacha Distel, dont elle est proche. À 3 h 20 du matin, la Porsche s’encastre dans un pylône sur une route de la Nièvre. La comédienne reste quarante jours dans le coma. Et doit suivre une rééducation difficile, qui la laissera lourdement handicapée. Étroitement lié à celui de son actrice principale, le sort de Châteauvallon est scellé. Pas question de se passer de Florence Berg et de réécrire toute l’histoire en confiant le premier rôle à sa fille Alexandra, jouée par Barbara Cupisti. Antenne 2 appose le mot fin à son feuilleton phare au grand dam des fans, qui pendant des années réclameront une suite, pendant que la presse suivra de près la longue convalescence de Chantal Nobel… avant de l’oublier peu à peu. Telle « une femme emportée par la tourmente », comme le chantait Herbert Léonard.