Canal+ sonne l'alarme au Sénat : la culture française menacée de devenir américaine
Canal+ alerte : la culture française risque de devenir américaine

Un diagnostic sans appel au Palais du Luxembourg

C’est un véritable cri de rage, à peine dissimulé sous le vernis de l’élégance corporative, qui a résonné dans l’enceinte du Palais du Luxembourg. Mercredi 11 février, lors du colloque sur l’avenir de l’audiovisuel français organisé par la commission de la Culture du Sénat, l’atmosphère était loin des habituelles amabilités protocolaires. Le patron de Canal+, Maxime Saada, a jeté un froid glacial en livrant un diagnostic sans appel, presque funèbre, sur l’état du secteur.

« On finira tous Américains »

Selon le président du directoire du groupe, si rien ne change radicalement dans le cadre législatif français, la culture nationale ne sera bientôt plus qu’une simple province de l’empire numérique américain. « On finira tous Américains si on continue comme ça », a martelé le dirigeant avec une véhémence rare. Son constat est d’une simplicité brutale : pendant que la France s’enferme dans un carcan de règles héritées du siècle dernier, les géants mondiaux comme Netflix, HBO Max, Amazon et Disney dévorent le marché sans aucune entrave significative.

L’absurdité des « jours interdits »

L’exemple le plus frappant, cité avec une ironie mordante par Maxime Saada, reste celui des fameux « jours interdits ». En France, pour protéger traditionnellement les salles de cinéma, les chaînes de télévision n’ont toujours pas le droit de diffuser des films le samedi soir. Cette règle, qui semble dater de l’époque de la télévision à trois chaînes, paraît totalement déconnectée de la réalité numérique actuelle. Le patron de Canal+ juge qu’il est « quand même fou de penser qu’on ne peut pas diffuser des gros films de box-office le samedi soir sur Canal+ alors qu’on a des Netflix, des Disney et des Amazon ».

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Pendant que le téléspectateur français est artificiellement privé de blockbusters sur une chaîne nationale, il lui suffit d’un simple clic pour les trouver sur une application étrangère. Cette distorsion de concurrence confine, selon lui, à un véritable suicide industriel. Saada a fustigé une « réglementation absurde » qui, paradoxalement, finit par favoriser les concurrents internationaux au détriment des acteurs locaux.

Une inquiétude partagée par l’ensemble du secteur

Le dirigeant n’était pas le seul à exprimer son inquiétude profonde, même s’il fut le plus véhément de la table ronde. À ses côtés, Rodolphe Belmer, pour TF1, et d’autres patrons de l’audiovisuel ont partagé ce sentiment d’asymétrie totale et de déséquilibre flagrant. Belmer a profité de l’occasion pour défendre avec force les piliers historiques de l’écosystème, y compris le service audiovisuel public, qui fait actuellement l’objet d’une commission d’enquête à l’Assemblée nationale.

Le patron de la première chaîne française a plaidé pour un audiovisuel public fort et doté de ressources pérennes, estimant que la fragilisation de France Télévisions ou de Radio France affaiblirait irrémédiablement l’ensemble de la filière et sa capacité à résister à l’offensive des plateformes mondiales.

Les chiffres qui fâchent

Maxime Saada a sorti les chiffres qui font mal en rappelant que « Netflix, c’est 17 % d’impôts, là où Canal en France, c’est 38 % ». Au-delà de la fiscalité écrasante, c’est l’impossibilité structurelle de grandir et de se consolider qui étrangle progressivement les acteurs locaux. Le spectre de l’échec de la fusion entre TF1 et M6 plane encore lourdement sur les débats, cette opération ayant été bloquée par l’Autorité de la Concurrence au nom d’une définition du marché publicitaire jugée obsolète par l’ensemble des professionnels du secteur.

Sur ce dossier précis, les blocages législatifs persistent de manière inquiétante. « Le groupe allemand Bertelsmann, propriétaire de M6, est vendeur et le Français Rodolphe Saadé est acheteur avec CMA Media, mais la loi l’oblige à attendre jusqu’à 2032 pour le faire. Nous espérons que les parlementaires vont enfin prendre conscience qu’il est urgent de changer les règles anticoncentration », souffle une source proche du dossier.

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Quatre verrous à faire sauter d’urgence

Pour éviter ce naufrage culturel annoncé, les patrons de l’audiovisuel réclament avec insistance la fin de plusieurs exceptions françaises qui se sont transformées en boulets au fil des années :

  1. Supprimer l’interdiction archaïque de diffuser du cinéma le samedi soir pour s’aligner sur la liberté totale dont bénéficient les plateformes de streaming.
  2. Réformer en profondeur les règles anticoncentration afin de permettre des fusions entre grands groupes nationaux pour rivaliser avec les budgets de production colossaux de Netflix ou Disney.
  3. Assouplir l’accès aux droits sportifs, certaines règles obligeant encore la diffusion d’événements majeurs sur des chaînes gratuites, limitant ainsi la capacité d’achat des acteurs français.
  4. Établir une équité fiscale et réglementaire pour aligner les obligations de financement de la création entre les diffuseurs historiques et les plateformes étrangères.

« Travaillez moins, franchement ! »

Maxime Saada a lancé un appel provocateur, mais révélateur, aux législateurs en leur demandant de « travailler moins, franchement ! Moins de textes ». Une manière percutante de dénoncer l’inflation normative qui finit par paralyser nos champions nationaux. Au-delà des simples « jours interdits » ou des questions de fiscalité, le malaise renvoie à un problème bien plus structurel et profond.

L’architecture juridique héritée de la loi du 30 septembre 1986 est devenue, au fil des décennies et des amendements successifs, un empilement illisible d’exceptions et de dispositions contradictoires. Or, sous la présidence d’Emmanuel Macron, les annonces répétées de « grande loi médias » se sont systématiquement fracassées sur le calendrier politique et l’instabilité parlementaire. La modernisation du cadre reste un serpent de mer et, malgré l’urgence criante, les parlementaires ne parviennent pas à s’accorder sur une refonte globale et cohérente.

Le naufrage des réformes successives

Depuis 2017, la réforme de l’audiovisuel s’est ainsi perdue dans une série de rendez-vous manqués et d’occasions gaspillées. Une première traduction législative, portée en 2019 par Franck Riester, a été stoppée net par la crise sanitaire en 2020. Le dossier, revenu sous la forme de la proposition de loi sénatoriale de Laurent Lafon défendue par Rachida Dati, a été à nouveau suspendu par la dissolution de juin 2024, puis par la chute du gouvernement Barnier fin 2024.

À ce stade, et avec Dati qui va quitter prochainement la rue de Valois pour se lancer dans la bataille de Paris, l’échéance présidentielle joue comme une puissante force d’inertie. Plus on s’approche de l’élection présidentielle, plus l’exécutif hésite à ouvrir un chantier aussi explosif et clivant. Beaucoup d’observateurs parient désormais sur une clarification seulement après l’élection de 2027, quand un nouveau rapport de force politique permettra peut-être de remettre à plat la stratégie industrielle française.

Au Sénat, le 11 février, l’ancien commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton a tenté de tempérer ces propos alarmistes en rappelant les avancées réglementaires européennes, comme le Digital Services Act. Mais pour les acteurs de terrain, qui vivent au quotidien les distorsions de concurrence, le temps presse de manière dramatique. Sans une rapide et profonde révolution réglementaire, l’exception culturelle française, fierté nationale, ne sera bientôt plus qu’un lointain et nostalgique souvenir.