L'audition très attendue de Vincent Bolloré devant les députés
Il est apparu seul devant les députés de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public. Vêtu d'un costume gris et assis sur une chaise rouge, il parlait un peu loin du micro, ses lunettes posées sur la table. Durant deux heures et demie, Vincent Bolloré s'est exprimé publiquement lors d'une audition très attendue, en raison de la bataille médiatique à laquelle se livrent CNews et l'audiovisuel public depuis plusieurs mois.
Une défense inattendue du service public
Le président de la Compagnie de l'Odet et ancien PDG du Groupe Bolloré commence par désamorcer toute attaque frontale contre le principe même du service public. « L'audiovisuel public, c'est quelque chose de précieux, d'utile », affirme-t-il, rappelant que « quand vous parlez du service public, vous parlez de la France ». À ses yeux, l'État confère même un avantage décisif à une chaîne publique, « une autorité et un sérieux ». Vincent Bolloré esquisse alors une forme de doctrine : « Il faut faire vos programmes comme vous faites la France […] avec la meilleure bonne volonté pour aider nos citoyens. »
Le chef d'entreprise se présente comme une cible
Le chef d'entreprise se présente comme une cible désignée. « Je suis l'ennemi commun type, le bouc émissaire parfait, le paratonnerre idéal », parce « que je représente toutes les cases que la caste n'aime pas ». Sur ses propres médias, il rejette toute stratégie offensive contre le service public. « Notre groupe n'est pas en guerre », assure-t-il, disant préférer « prier pour ses ennemis ».
Le problème n'est pas éditorial selon Bolloré
Sur les contenus, Vincent Bolloré fait mine de ne pas juger. « Je dois reconnaître que quand je passe de la une à la deux, à la trois, à la six […] vous ne voyez pas beaucoup de différence. Donc sincèrement, je pense qu'on n'a rien à reprocher au service public. » Autrement dit, selon l'entrepreneur, le problème n'est pas éditorial. Il est ailleurs, et il y revient sans cesse, jusqu'à l'obsession.
L'angle d'attaque : les coûts jugés excessifs
Car très vite, Vincent Bolloré installe son angle d'attaque principal : « Le problème de l'audiovisuel public, ce n'est pas les contenus, c'est les coûts. » Il parle même, dans un premier mouvement, de « 4 milliards de pertes », avant de corriger en utilisant le terme « coûts ». Le glissement sémantique n'est pas anodin. Il révèle sa lecture d'industriel. « 4 milliards, c'est beaucoup à un moment où la France est en difficulté », insiste-t-il. Il voit dans cette situation « un petit reflet de la situation de la France », un pays qui « ne s'est pas rendu compte qu'on dépensait trop d'argent », alors que « d'autres pays comme l'Espagne, le Portugal, l'Italie et même la Grèce ont réussi à se redresser ».
La méthode Bolloré pour réduire les dépenses
À partir de là, l'audition se transforme en véritable démonstration. Vincent Bolloré ne se contente pas de critiquer. Il déroule ce qu'il présente comme une méthode. Une méthode simple, presque brutale, inspirée de ses propres pratiques lors du redressement de Canal+, en 2015. « Il faut prendre toutes les dépenses, ce n'est pas intellectuellement compliqué », explique-t-il aux députés. Le diagnostic est, selon lui, à la portée de tous. « C'est très ingrat, mais c'est facile à faire », ajoute-t-il, comme pour banaliser ce qui relève en réalité d'une politique de réduction drastique des coûts.
Des exemples concrets de dérives financières
Pour illustrer son propos, il convoque un souvenir emblématique, celui des frais occasionnés par Canal+ lors du Festival de Cannes. « Ils allaient à 400 à 500, dans des beaux hôtels », raconte-t-il à propos des équipes de Canal à l'époque. Exemple, selon lui, de « dépenses exorbitantes » qui prospèrent dans les grandes organisations lorsqu'aucune discipline financière n'est imposée. Son message est donc que ces dérives existent aussi, selon lui, dans l'audiovisuel public. On pense bien sûr à la polémique sur les frais d'hôtel luxueux à Cannes. Lors de son audition, Delphine Ernotte, PDG de France Télévisions, avait expliqué qu'aucun « euro d'argent public » n'avait été dépensé car il s'agissait d'un échange de services (« barter »).
Un vade-mecum pour la gestion des coûts
Mais l'industriel breton va plus loin et propose presque un vade-mecum pour l'audiovisuel public en traquant chaque dépense. « Il faut une équipe de personnes qui s'occupent des coûts », recommande-t-il. « Vous embauchez un équivalent de notre Michel Sibony, qui est notre monsieur coût chez nous qui sait dire : « là il y a trois projecteurs, il en faudrait deux… ». Cette « méthode Bolloré » repose aussi sur un levier interne. Il invite les députés à s'appuyer sur les salariés eux-mêmes. « Vous interrogez les salariés de France Télévisions qui vous donneront des consignes et des idées », assure-t-il. Manière de contourner les directions et de suggérer que les économies sont déjà identifiées sur le terrain.
La responsabilité de l'État pointée du doigt
Dans le même mouvement, il dédouane les dirigeants actuels. « Je ne vais pas en vouloir à France Télévisions de dépenser l'argent qu'on lui a donné », glisse-t-il. La responsabilité, selon lui, incombe d'abord à l'État, qui fixe la dotation sans exiger de discipline. « C'est un problème de gestion, en réalité », résume-t-il.
Deux options pour réformer le modèle économique
Sa réflexion débouche alors sur des recommandations politiques concrètes. Première option : changer radicalement le modèle économique. « Le service public ne devrait rien coûter aux Français et je pense que c'est possible. » « On peut avoir un service public de qualité qui gagne de l'argent, sans argent public, sans subvention », affirme-t-il, plaidant pour « rouvrir la publicité » après 20 heures sur France Télévisions. En 2008, son ami le président Nicolas Sarkozy avait pourtant souhaité supprimer la pub sur France Télévisions. Pas sûr que les patrons de TF1 et M6, Rodolphe Belmer et David Larramendy, ne goûtent ce plaidoyer car une réouverture ferait trembler le marché privé.
La solution de la contrainte budgétaire
Deuxième option, plus expéditive : la contrainte budgétaire pure et simple. « L'autre solution qui est plus simple, c'est au lieu de donner 4 milliards, je ne donne plus que trois ou deux et demi. Et vous verrez qu'ils se débrouillent eux-mêmes. » S'adressant directement aux parlementaires, il martèle : « si vous n'avez pas de courage […], vous réduisez l'eau du robinet. Vous réduisez l'argent de poche. » Pour appuyer sa démonstration, l'industriel convoque le privé. « La preuve, c'est que TF1 et M6 gagnent de l'argent et font la même chose. »
Une vision du « mal français »
Au terme de ces deux heures et demie d'audition, Vincent Bolloré ne conteste donc ni la légitimité ni même la qualité de l'audiovisuel public. Mais il en fait un cas d'école de ce qu'il considère comme le mal français, à savoir une dépense publique mal maîtrisée. Sa démonstration, nourrie d'exemples concrets et de références à son expérience personnelle, se veut une leçon de gestion appliquée au secteur public.



