Yanick Lahens au FLAM : « L'état de poésie comme barrage à la nuit »
Yanick Lahens : « L'état de poésie comme barrage à la nuit »

Succédant à Ananda Devi, au FLAM (Festival du livre africain de Marrakech), l’écrivaine haïtienne, Prix Femina 2014 pour Bain de lune et grand prix du roman de l’Académie française à l’automne dernier pour Passagères de nuit (toujours aux éditions Sabine Wespieser) est arrivée à Marrakech depuis Haïti, au bout d’un voyage éprouvant, sachant que l’aéroport de Port-au-Prince est toujours fermé.

Une thématique urgente : « Imaginer d’autres possibles »

La thématique de cette quatrième édition, où se retrouvent JMG Le Clézio, tout juste récipiendaire du Prix Cino del Duca, Patrick Chamoiseau, Christiane Taubira, Alain Mabanckou, et de nombreux autres écrivains venus de partout, tel l’Américain Phillip B. Williams et son formidable Chez Nous, prix du roman étranger 2025, relève quasiment d’une urgence : « Imaginer d’autres possibles ». La poésie y a belle place et c’est justement l’objet de la réflexion de Yanick Lahens : « L’état de poésie comme un barrage à la nuit : j’ai emprunté au poète haïtien René Depestre qui fêtera ses 102 ans cette année l’expression “état de poésie”, ce texte est donc aussi un hommage à cet écrivain qui a traversé toutes les nuits d’un siècle », explique l’écrivaine.

Extraits de son intervention

« Pour mieux tenir debout, nous dit Andrée Chedid, dans son poème Rythmes : L’homme inventa la fable/Se vêtit de légendes/Peupla le ciel d’étoiles/Multiplia ses panthéons […]

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L’état poétique est donc plus qu’un simple choix littéraire, il transcende le sentiment esthétique. Il est l’aspiration à la réponse qui éclaire, celle qui sans effacer la nuit métaphysique lui donnerait un sens. Il nous situe ontologiquement […] L’état poétique nous ramène à notre place dans le cosmos et à la question posée debout. Il ne résout pas le mystère mais éclaire la question, affûte nos mots, densifie nos voix, amplifie nos gestes…

Mais il est hélas une autre nuit qui elle, est le fait de l’homme, celle, immanente, de l’histoire. Nuit de la violence politique, économique, sociale. Cette violence aveugle qui broie des vies. Nuit qui voudrait nous enfermer dans une finitude cruelle et nous piéger dans ces affects tristes dont parle Bourdieu. Toujours des hommes et des femmes ont dû l’affronter et se tenir sans vaciller face à elle. Andrée Chédid écrit avec justesse dans ce même poème que « pour tenir debout l’homme cumula ses utopies ». Que de lois n’avons-nous pas imaginé, fixé ou transgressé pour juguler cette immanence et rendre le monde habitable pour tous et toutes. […]

Mais une partie de l’humanité tente d’imposer une nuit de l’histoire à une autre partie de cette même humanité et paradoxalement depuis les Lumières : les Lumières et les deux premières révolutions qu’elles entraînent, proposent une nouvelle intelligibilité du monde. Et comme le terme l’indique, il s’agissait au cœur même du projet, de sortir le monde de la nuit métaphysique. De faire reculer l’inexplicable. Voltaire ne disait-il pas en prônant cette raison se suffisant à elle-même : « N’admettre pour vrai que ce qui a effectivement été démontré comme tel ». Cette nouvelle intelligibilité qui se voulait sans limites, se décline dans trois domaines fondamentaux. D’abord elle fait une part nécessaire au progrès et à la science. Ensuite, elle propose un individualisme, indispensable à la confrontation avec soi. Et enfin un universalisme des droits qui la situait d’emblée dans un humanisme pour tous et toutes. En voulant nous soustraire de l’emprise de la nuit métaphysique, ce dispositif dans son déploiement et dans ses excès a hélas révélé les limites et les contradictions de ses principes fondateurs et nous a placés, nous, de cette autre partie de l’humanité, dans une nouvelle nuit de l’histoire dont nous ne sommes pas encore sortis.

Je reste en Haïti pour tout ce que ne relatent pas les journaux télévisés à 20 heures, parce que l’Histoire a fait de moi d’emblée un être d’ouverture traversé par les traditions africaines, amérindiennes, françaises.

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Pourtant dès ses premiers signes, des écrivains, poètes et romanciers, philosophes et historiens ont remis en cause ce dispositif qui, en imposant cette idée du temps irréversible et du progrès sans fins, avait tourné le dos de manière trop radicale à cette mémoire ancienne qui savait accueillir le mystère et le tremblement du vivant. L’individualisme forcené avait quant à lui rehaussé le prestige de l’individu mais affaibli profondément son sens de la communauté. Et l’universalisme des Lumières, s’était déshumanisé en considérant sa mesure du temps, son espace et ceux qui y habitent comme uniques jauges du monde. […]

Octavio Paz, prix Nobel de littérature mexicain, a placé cette question fondamentale au cœur du champ anthropologique et avance dans une déclaration que la culture mexicaine est demeurée poétique dans son fondement alors que la sève poétique originelle a déserté, écrit-il dans Points de Convergence, « les sociétés obnubilées, je le cite par la superstition du progrès coûte que coûte. Depuis le XVIIIe siècle l’infériorité de l’Africain ou de l’Asiatique, ajoute-t-il, est de ne pas être moderne ».

L’Occident s’est identifié au temps et il n’est d’autre modernité que celle de l’Occident. Ainsi commencèrent les guerres exterminatrices, celles surgies avec les Temps modernes, le génocide des Indiens, la traite des Noirs, l’esclavage et la construction de l’empire européen au XIXe et doctrine de Monroe au XXe siècle. Rarement un texte aura donné avec une telle justesse le prix sanglant payé par des centaines de milliers d’hommes et de femmes, que le Minerai noir de René Depestre :

« Quand la sueur de l’Indien se trouva brusquement tarie par le soleil/quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang indien/de sorte qu’il ne resta plus un seul indien aux alentours des mines d’or/on se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique/pour assurer la relève du désespoir. »

Notre nuit historique haïtienne

Mais qu’en est-il de la révolution haïtienne – celle qui affrontera ce modèle-monde – et l’état de poésie ? Pour aborder cette question, je dirai qu’il faut d’abord se défaire de l’idée que les sciences ne sont jamais apparues avant et ailleurs qu’en Europe ou que l’histoire ne peut pas être plurielle. En ce sens, la révolution haïtienne est éminemment moderne. C’est une alter modernité inspirée à la fois par les idéaux des Lumières, de la révolution française pris à la lettre et menés jusqu’au bout de cette lettre, mais travaillée incontestablement et profondément par les traditions africaines et amérindiennes ancestrales. C’est donc une dynamique historique moderne. […]

Peu de gens savent que cet événement avait été annoncé par des écrits. Deborah Jenson dans son livre Beyond the slave narrative, a exhumé du tombeau des histoires officielles des textes envoyés par les héros de l’indépendance, Toussaint Louverture, puis par Dessalines, à des revues françaises, américaines ou allemandes. Ils ont dicté à ces secrétaires les lignes profondes de leur projet de libération, empruntant la grandiloquence et l’emphase du discours des Lumières mais en le retournant habilement. Le dernier beau-père de Michelet a été un secrétaire de Toussaint Louverture et on retrouve dans la préface de La Colombe, dernier roman de Michelet, une description de ce travail de passage de mots et de projection épique. […]

La révolution haïtienne est une des premières réponses en actes mais aussi en lettres à la nuit des Lumières. Comme exaltation et rêve comme capacité de rêve. Comme défi face à une nuit imposée de l’histoire. […] Mais comme toute révolution, la nôtre, toute grandiose qu’elle fut, demeure profondément inachevée. Si la révolution haïtienne apparaît de l’extérieur comme une anomalie qui n’entrait pas dans le cadre des présupposés de cette modernité-là, il existe aussi un impensé interne : les élites n’ont pas su créer un commun avec la grande majorité ceux nés en Afrique et arrivés en masse à la fin du XVIIIe siècle et qui ont mené ce que Carolyn Fick appelle The revolution from below. C’est notre nuit historique haïtienne, celle que nous avons créée, notre impensé interne et dont nous payons le prix jusqu’à aujourd’hui. Toute la littérature et tous les arts haïtiens tournent autour de ces deux impensés. Et seul l’état de poésie permet de mettre des mots sur cette déchirure profonde. […]

Parce que :

« L’état poétique est le seul promontoire connu d’où par n’importe quel temps du jour ou de la nuit l’on découvre à l’œil nu la côte nord de la tendresse, c’est aussi le seul état de la vie qui permet de marcher pieds nus sur des kilomètres de braises et de tessons ou de traverser à dos de requin un bras de mer en furie. » (René Depestre)

L’état de poésie, nous l’avons entretenu pour prolonger le sens de la geste sur le promontoire de l’Histoire mais aussi pour convoquer cet impensé. Nous n’avons pas cessé de marcher sur les braises et les tessons et braver la furie des eaux…

Moi je reste…

Qu’en est-il pour moi qui regarde le monde à partir d’Haïti ou pourquoi y demeuré-je ? Une question revient souvent dans les entretiens que j’accorde en dehors d’Haïti : pourquoi vous restez en Haïti ? Question qui revient et renvoie d’abord au travail accompli dans les imaginaires sur le poids des phénomènes migratoires. À cette question je réponds toujours que la majorité des hommes et des femmes dans le monde vivent dans le pays où ils et elles sont nés. Ma deuxième réflexion est que cet interlocuteur ou cette l’interlocutrice a en effet intégré avec raison que toutes les politiques depuis deux siècles et demi consistent à rendre inhabitables certains lieux pour que d’autres le soient. Donc il est vrai que beaucoup de gens sont forcés de quitter leur pays ; je fais partie de ceux et celles qui peuvent encore se permettre de rester et si tous ceux qui peuvent encore se le permettre ne se le permettent pas, il faudrait désespérer de l’humanité.

Moi, je reste pour tout ce que ne relatent pas les journaux télévisés à 20 heures, parce que l’Histoire a fait de moi d’emblée un être d’ouverture traversé par les traditions africaines, amérindiennes, françaises.

Je reste pour tout ce qui n’est pas garanti, mais qui m’enrichit, m’humanise.