Whalefall : une odyssée sous-marine entre survie et rédemption
« Homme contre Océan. Le combat n’est pas équitable. Il ne l’a jamais été. » Mitt, vieux loup de mer tatoué et marqué par les cicatrices, était un plongeur hors pair et un défenseur acharné de la mer et de ses créatures. Toute sa vie, il a tenté de transmettre à son fils Jay sa passion pour l’océan, à travers des centaines d’heures de navigation, de plongée et de leçons en plein air. « Un rafiot à l’ancre, seize canettes de bière qui roulent sur le pont, un père, un fils. » L’enfance de Jay aurait pu être idyllique, mais père et fils ne se comprenaient pas. Jay a grandi avec le sentiment persistant de décevoir Mitt, de paraître trop efféminé, trop fragile, trop sensible pour atteindre l’idéal paternel.
Une quête périlleuse dans les abysses
Rongé par la colère, Jay quitte sa famille à 15 ans pour vivre chez une amie. Plus tard, il apprend que son père est gravement malade, mais refuse de le voir. À 17 ans, orphelin et dévoré par les regrets, il se lance dans un projet audacieux : explorer les fonds de Monastery Beach, la plage californienne où Mitt s’est suicidé après avoir appris qu’il avait un cancer en phase terminale, afin de retrouver ses restes et lui offrir une sépulture. Cependant, à deux cents mètres du rivage se trouve le canyon de Monterey, un abysse de la taille du Grand Canyon, s’étendant sur cent quarante kilomètres de long et un kilomètre et demi de profondeur, un havre noir et glacé abritant les créatures les plus étranges de la planète.
Jay s’approche dangereusement du gouffre et se retrouve face à un animal quasi mythologique : un calamar géant, sublime et menaçant. Derrière lui, son prédateur naturel : un cachalot, créature noble et mystérieuse mesurant en moyenne seize mètres de long à l’âge adulte, aussi grand qu’un studio des plus inhospitaliers. Comme dans Pinocchio ou l’histoire biblique de Jonas, le cachalot avale Jay, plongeant le jeune homme dans une lutte pour la survie rythmée par le niveau d’oxygène de sa bouteille.
Un récit haletant entre réalité et mythe
Ce roman de survie, signé Daniel Kraus – connu pour ses collaborations avec George Romero et Guillermo Del Toro –, reprend le mythe de l’homme avalé par un mammifère aquatique et le soumet à l’épreuve du réel. L’idée est folle, l’histoire tout autant, mais tout reste crédible grâce à la postface de l’auteur, lui-même plongeur, qui s’est entouré de scientifiques pour écrire Whalefall. Jay est écrasé par l’œsophage, ballotté dans le premier estomac, brûlé par les acides du deuxième (le cachalot en possède quatre), soumis à la pression des grands fonds et aux secousses du géant des mers.
Dans le ventre de la bête, il affronte aussi des proies encore vivantes : « Il nage dans un marais de calamars en fusion. Certains sont encore en vie, trémoussent du tentacule, font des bulles. » Ces séquences saturées d’adrénaline sont entrecoupées de souvenirs de sa courte vie, offrant des respirations au lecteur et rythmant le texte avec émotion.
Une profonde histoire d’amour filial et environnemental
Au-delà du thriller monstre, Whalefall est une immense histoire d’amour. Amour malmené et mal exprimé entre un père et son fils. Sous l’eau, la voix de Mitt résonne, portée par les battements de cœur du cachalot, permettant enfin au père et au fils de se parler et de se comprendre dans cet extrême. Le livre célèbre aussi l’amour des personnages et de l’auteur pour la planète et ses créatures. Le cachalot n’y est pas dépeint comme un prédateur, mais comme un ange et un Léviathan, un être divin et fascinant, dont l’estomac est rempli de déchets en plastique, symbole de la maltraitance humaine.
Page après page, nous découvrons cet admirable assemblage de chair, ainsi que les autres habitants des mers : baleines, orques, requins, méduses, calamars et curiosités des abysses, trésors méconnus dont l’humanité se montre indigne. Ce sont eux, les véritables héros de ce roman, qui se lit – littéralement – en apnée, d’un bout à l’autre. Whalefall, de Daniel Kraus, traduit par Jonathan Baillehache, est publié aux éditions Rivages/Noir, 384 pages, 22 €.



