Les fers et le fouet : une histoire raisonnée de l'esclavage par Vincent Hugeux
Ces dernières années, peu de sujets ont suscité autant de passions et d'outrances que l'esclavage. Des attaques contre Victor Schoelcher aux statues déboulonnées, en passant par les questions de réparations, le débat public est régulièrement agité. Avec Les fers et le fouet, Vincent Hugeux signe un essai remarquable qui se veut une "histoire raisonnée", naviguant entre les excès militants d'un côté et le relativisme de l'autre. Cet ancien journaliste de L'Express, spécialiste de l'Afrique, s'appuie sur les travaux historiques les plus fiables pour éclairer ces controverses brûlantes.
L'ampleur de l'horreur : des chiffres qui marquent les esprits
Pour saisir l'ampleur du phénomène, commençons par des données chiffrées. La traite transatlantique a déporté entre 12 et 13 millions d'Africains en moins de quatre siècles. Parallèlement, l'esclavage arabo-musulman a pu faire jusqu'à 17 millions de victimes, mais sur une période bien plus longue. Vincent Hugeux rappelle que l'esclavage existe depuis le Néolithique, avec des exemples frappants comme Athènes au IVe siècle avant notre ère, où la moitié de la population était probablement réduite à la servilité.
Contrairement à une idée reçue, le racisme ne fut pas la cause originelle de l'esclavage. Celui-ci fut longtemps alimenté par des conquêtes territoriales ou des divergences religieuses plutôt que par des différences de pigmentation. C'est plutôt la traite atlantique qui a favorisé l'essor des thèses racialistes, selon l'analyse de l'auteur.
Les ambiguïtés des religions monothéistes face à l'esclavage
Le livre explore finement les ambiguïtés des religions face à cette pratique. Dans le christianisme, Paul de Tarse recommande aux esclaves "d'être soumis à leurs maîtres". L'Église ne conteste pas la pratique et détient elle-même une main-d'œuvre servile. Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin codifie même l'esclavage légitime dans les sociétés chrétiennes.
Pourtant, plus tard, des religieux jouent un rôle clé dans le mouvement abolitionniste. Les quakers, par exemple, poussent à la création d'une Société pour l'abolition de la traite des esclaves en 1787. Du côté de l'islam, les ambivalences sont similaires. Le Coran encourage l'émancipation des esclaves, mais considère la pratique comme relevant de l'ordre naturel. Les pays musulmans ont été parmi les derniers à abolir l'esclavage, avec la Mauritanie en lanterne rouge qui a attendu 1981 pour y mettre, théoriquement, un terme.
Débunkage des mythes et clichés persistants
Vincent Hugeux s'attaque également à plusieurs mythes tenaces. Il débunke notamment l'antisémitisme repris par Dieudonné, qui présente les juifs en grands profiteurs de la traite. L'historien David Brion Davis a recensé seulement 120 juifs parmi les 45 000 propriétaires de plus de 20 esclaves dans le sud des États-Unis en 1830, tandis que les familles juives furent rares dans les dynasties négrières européennes.
L'ouvrage répond aussi à la supposée occultation du rôle de souverains et de populations africaines dans la capture d'esclaves. Dès la fin du XVIIIe siècle, Thomas Malthus avait évoqué ce sujet "tabou". Des dirigeants africains ont d'ailleurs présenté des excuses officielles pour cette implication, comme le président béninois Mathieu Kérékou en 2000 ou le Ghanéen John Kufuor en 2007.
L'esclavage et le capitalisme : un lien complexe
Autre cliché battu en brèche : l'idée que la prospérité de l'Europe capitaliste proviendrait directement du travail servile dans le Nouveau Monde. Déjà en 1776, Adam Smith expliquait qu'une main-d'œuvre contrainte par la force était moins rentable que le salariat. Le Portugal et l'Espagne ont utilisé bien plus d'esclaves que le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, sans connaître la même révolution économique.
Le planteur Henry Hammond, fervent sécessionniste, est passé à la postérité pour sa formule "le coton est roi", pensant en 1858 que le modèle esclavagiste du Sud des États-Unis permettrait de triompher du Nord industriel. L'histoire a montré le contraire, comme le rappelle Vincent Hugeux.
Une pratique malheureusement toujours actuelle
Cette histoire n'a hélas pas de conclusion définitive. Sans même parler de l'esclavage dit "moderne", la pratique ressurgit régulièrement, comme en attestent le traitement des femmes yézidies par Daech ou les images d'un marché aux esclaves en Libye. Aussi vieux que l'humanité sédentaire, le fléau n'a jamais été éradiqué.
Les fers et le fouet de Vincent Hugeux se révèle donc un ouvrage essentiel pour comprendre les dimensions historiques, religieuses et économiques de l'esclavage, tout en évitant les pièges des polémiques contemporaines. Publié aux éditions Perrin, cet essai de 320 pages offre une perspective nuancée et documentée sur un sujet qui continue de diviser.



