Toby Lloyd : un premier roman puissant sur les traumas d'une famille juive londonienne
Toby Lloyd : un roman sur les traumas familiaux juifs

Toby Lloyd : un premier roman puissant sur les traumas d'une famille juive londonienne

Auscultant les traumas profonds d'une famille juive londonienne, le premier roman de Toby Lloyd, un jeune auteur britannique, marie à merveille le tragique et le comique. Au début, il y a un homme qui s'éteint, une mémoire qui disparaît. C'est Yosef, le grand-père des enfants Rosenthal, un ancien déporté qui, au crépuscule de sa vie, a trouvé refuge dans le grenier de la maison londonienne de son fils et de sa belle-fille. Sentant venir la fin, il convoque auprès de lui chacun de ses trois petits-enfants pour, dans un étrange syncrétisme entre Torah et pure méchanceté, prophétiser leur destin futur avant de leur révéler les chiffres tatoués sur son avant-bras.

Des prophéties qui pèsent lourd

À l'aîné, Gideon, il dit qu'il ira en Israël. À la cadette, Elsie, il promet un destin de prophète. Au benjamin, Tovyah, il demande plus prosaïquement de s'occuper de son frère et sa sœur. Puis il meurt, possiblement en paix, et chacun des trois récipiendaires s'en va, passablement alourdi d'une forte charge morale, vers sa vie. Bienvenue donc, à l'heure où elle explose en désirs contradictoires et conflits, dans La Famille Rosenthal, coup d'essai et de maître d'un jeune primo romancier judéo-britannique furieusement doué, Toby Lloyd.

Outre l'aïeul et les enfants, il faudrait aussi mentionner Hannah, la mère, autrice à succès et éditocrate de la scène littéraire et médiatique londonienne, dont un des protagonistes du livre dira assez justement à propos de ses best-sellers : C'est 'L'Exorciste' chez les juifs. Bref, tout ça, ce jus de trauma ne baigne pas dans la plus grande quiétude, ni sérénité.

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Une narration à deux voix

Dans le roman, deux voix se succèdent, celle d'abord d'un narrateur anonyme et omniscient et celle de Kate, une douce jeune femme qui étudie les lettres britanniques sur le campus d'Oxford en même temps que Tovyah et partage également une judéité quelque peu contrariée. Elle ne tardera pas, malgré leurs timidités et même sauvageries respectives, à entamer avec lui une liaison. Tout ira malgré tout, à l'image du monde, à l'image des temps, à peu près de mal en pis. Et le fracas des rêves brisés des uns et des autres sera atroce et atrocement drôle.

Influences et singularité

Bien sûr, la critique anglo-saxonne – le livre est sorti concomitamment en Angleterre et aux États-Unis – n'a pas manqué de rapprocher le travail de Toby Lloyd avec celui du maître-étalon en matière de crises identitaires, sexuelles et civilisationnelles, l'immense Philip Roth. De fait, si Roth a souvent le dos large, cela ne manque pas de pertinence. Et Lloyd, lui-même, le revendique volontiers.

Comme il revendique aussi, et l'on retrouve un peu de chacun d'eux dans son roman, la présence tutélaire d'un Safran Foer, d'un Doctorow, d'une Iris Murdoch ou d'une Cynthia Ozick. Mais chacun de ceux-là est transfiguré au sein d'une machine romanesque authentiquement singulière où c'est l'ironie qui est la politesse des rois et la tendresse une terre promise. Dieu en est peut-être absent, mais s'il ne l'est pas, il est prié de bien vouloir laisser chacun tranquille.

La Famille Rosenthal, de Toby Lloyd, traduit de l'anglais par Jean Esch, éd. Gallimard, 368 pages, 23,50 €, ebook 16,99 €.

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