Tatiana de Rosnay : « Écrire, c’est vivre deux fois »
Tatiana de Rosnay : « Écrire, c’est vivre deux fois »

La romancière Tatiana de Rosnay signe Les Cœurs sont faits pour être brisés, un roman à tiroirs vertigineux qui célèbre le pouvoir de la littérature et de l’amour et rend hommage à l’esprit éternel d’Oscar Wilde. Dans cet entretien, elle revient sur les origines de son livre, son caractère personnel et l’influence du poète irlandais.

Un défi d’écriture

« J’ai voulu relever le défi d’écrire une vraie histoire d’amour. C’est une première pour moi, car j’ai le plus souvent exploré les infidélités et les trahisons », confie Tatiana de Rosnay. L’intrigue se déroule à partir du triangle amoureux d’Audrey, de Marlo et de Lazlo, l’homme qu’elles ont toutes les deux aimé. L’auteure a ensuite cousu tous les angles qu’elle avait en tête : un mystérieux manuscrit légué par testament, la fin tragique d’Oscar Wilde à Paris et la troublante inspiration des écrivains.

Dès le début du livre, Audrey, libraire à Londres, apprend la mort de Marlo von Graf, une romancière célèbre qu’elle a connue à l’université dans les années 1980, une ancienne amie devenue rivale. « Comme je dois énormément à Daphné du Maurier, j’ai cherché à installer une ambiance à la Rébecca. On sait dès le départ que Marlo est morte noyée comme Rébecca de Winter. Alors il m’a fallu faire vivre ce personnage tout au long du livre et instaurer une tension pour créer un suspense à la fois littéraire et sentimental. »

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Un roman très personnel

Interrogée sur la part autobiographique du roman, Tatiana de Rosnay avoue : « C’est peut-être le premier livre aussi personnel que j’écris. D’abord parce que je reviens sur mes années universitaires : comme mes deux héroïnes, j’ai étudié à Norwich dans les années 1980, j’ai suivi les mêmes ateliers d’écriture et j’ai même eu la même chambre sur le campus que Marlo von Graf. » Elle ajoute : « Je n’ai pas la beauté spectaculaire d’Audrey, ni totalement la même noirceur que Marlo, mais je pense que je suis assez double et qu’il y a beaucoup de moi dans ces deux personnages. »

C’est la première fois qu’elle aborde dans un livre des problématiques qui la concernent de très près, notamment la manière dont l’écriture influe sur la vie d’un écrivain et sur sa famille. « Je n’ai pas, comme Marlo, choisi mes lecteurs et mes livres au détriment de ma vie, mais j’ai été tentée de le faire. Il y a des moments où l’écriture prend le pas sur vous, et c’est comme une drogue. »

Une construction en miroirs

Le roman entrecroise trois histoires, trois temporalités et trois lieux : Annecy, Londres et Paris. « J’ai voulu que le lecteur soit pris dès le départ, qu’il se demande pourquoi Audrey hérite du manuscrit de Marlo, ce que signifie ce testament littéraire et quelles sont les réponses qu’il contient. J’ai cherché à jouer avec les nerfs du lecteur jusqu’à la dernière phrase comme Marlo joue avec Audrey… »

L’auteure confie avoir navigué à vue : « J’avais comme point de départ ce triangle amoureux et Oscar Wilde qui apparaît par le truchement d’un travail universitaire réalisé par mes deux héroïnes, mais à part ça, je ne savais pas très bien où j’allais. Comme Marlo, j’ai appliqué cette leçon qui consiste à prendre du vrai pour en faire du faux qui ressemble à du vrai. »

Hommage à Oscar Wilde

À travers le récit de ses derniers jours à Paris, Tatiana de Rosnay rend hommage à l’esprit d’Oscar Wilde. « Oscar Wilde fait partie de mon panthéon au même titre que Zola, Virginia Woolf ou ma chère Daphné. J’ai toujours aimé ce dandy décadent et ses aphorismes flamboyants, son sombre héros, Dorian Gray, mais je voulais attirer l’attention sur sa fin de vie misérable et choquante. »

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Elle rappelle qu’Oscar Wilde a été condamné à deux ans de prison pour délit d’homosexualité, qu’il est mort seul et dans la misère, que ses enfants n’avaient plus le droit de porter son nom, qu’il ne pouvait plus voir sa famille. « Mais pour la petite histoire, l’hôtel miteux à Paris où il a échoué, épuisé, à 46 ans, était tenu par un certain Jean Dupoirier. Je suis tombée sur la photo de ce beau jeune homme à moustache dont la légende dit : “Oscar Wilde est mort dans ses bras”. Puis j’ai appris que ce Jean Dupoirier avait fait la toilette mortuaire de Wilde, et je me suis demandé comment un hôtelier avait pu s’attacher à ce point à un poète maudit, moribond et vilipendé par tous. Et j’ai tiré le fil et créé cette dernière histoire d’amour qu’Oscar Wilde aurait pu avoir. »

La frontière entre fiction et réalité

« Faut-il croire les écrivains ? C’est la question fil rouge de ce livre », explique Tatiana de Rosnay. « C’est le principe même de ce roman, brouiller la frontière entre fiction et réalité. Et j’ai envie de dire en paraphrasant Camus qu’“écrire, c’est vivre deux fois”. Nous, les romanciers, au contraire des historiens qui sont tenus de retranscrire la vérité dans toute sa pureté, nous avons cette immense liberté d’inventer des histoires qui vous paraissent si vraies qu’elles vous bouleversent. »

Elle conclut : « C’est la grande prouesse de la littérature d’arriver à embarquer les lecteurs dans nos mondes, à leur donner les clefs d’autres voyages. Et ce trésor, il faut le sauvegarder, surtout à notre époque où l’on assiste à une désaffection constante de la lecture qui met en péril notre magnifique métier. »

Les Cœurs sont faits pour être brisés, éditions Albin Michel, 21,90 euros, 336 pages.

Le cœur brisé d’Oscar Wilde

C’est à Oscar Wilde que l’on doit la phrase « Les cœurs sont faits pour être brisés » qui donne son titre au nouveau roman de Tatiana de Rosnay. Elle est tirée de De Profundis, la longue lettre déchirante que le poète écrivit en prison à son amant, l’infâme Lord Alfred Douglas, responsable de sa chute. Condamné à deux ans de travaux forcés, l’écrivain fut enfermé en 1895, fers au pied, dans la geôle de Reading avec interdiction de lire. Ce n’est que lorsqu’il eut le droit d’écrire une page par jour qu’il rédigea De Profundis. Un texte qui n’a été publié dans sa version non expurgée qu’en 1962.