Stefan Zweig : le combat intérieur d'un écrivain polyglotte
Il possédait toutes les qualités : une facilité naturelle, une grande souplesse d'esprit et une sociabilité remarquable. Personne ne paraissait aussi vif et curieux que ce Viennois polyglotte célébré internationalement. Pourtant, Stefan Zweig voyagea, lut, aima et écrivit intensément pour fuir ce qu'il nommait une « inquiétude intérieure » qu'il jugeait insupportable. Celui qui rassemblerait ses portraits de Nietzsche, Freud et Hölderlin sous le titre évocateur « Le combat avec le démon » affronta toute son existence le spectre menaçant de la dépression.
La cyclothymie d'un génie littéraire
Tour à tour débordant de confiance en ses talents puis indécis et prompt à l'autodénigrement, ce cyclothymique expérimenta son premier épisode noir lorsque la France déclara la guerre en 1914 à son pays natal, l'Autriche – une situation qu'il compara au déchirement de voir ses parents s'affronter en duel. Son dernier épisode dépressif survint au Brésil en 1942, mettant tragiquement fin à son parcours.
La méthode thérapeutique de Zweig
Pour se maintenir à flot face à ses démons, Zweig développa une méthode particulière : soit il esquissait une nouvelle qui le reconnectait à la vie ordinaire – il n'évoqua sa propre existence que très tardivement dans Le Monde d'hier –, soit il se plongeait dans des recherches approfondies pour reconstituer le destin de figures majeures de la littérature ou de l'histoire. Cette approche rappelait le remède préconisé par James Boswell, cet autre grand biographe dépressif qui accompagna Samuel Johnson pendant des années avant d'en dresser le portrait.
La méthode de Zweig s'avérait comparable, avec cette particularité qu'il s'intéressait principalement à des personnalités décédées. Il pouvait consacrer deux, cinq, dix années ou davantage à se documenter sur elles, qu'il s'agisse de Dickens, Dostoïevski, Casanova ou Tolstoï. Non seulement il dévorait leurs œuvres et dépouillait leur correspondance, mais il s'imprégnait profondément de leur manière d'être et de penser, pourtant si divergentes.
Biographe ou acteur existentiel ?
Plus qu'un simple biographe, Zweig se comportait en véritable acteur se glissant dans la peau de ses personnages pour capter leur essence vitale. Ainsi se libérait-il temporairement de son être problématique pour « devenir », le temps d'un livre, l'un de ces génies qu'il chérissait avec une tendresse presque filiale, comme autant de moi idéaux qui s'accompliraient en lui. Pierre Ducrozet souligne justement dans sa préface : « Zweig pratique la biographie en miroir, l'autoportrait inversé. »
Balzac, l'alter ego ultime
Freud figura parmi les rares contemporains auxquels cet interprète existentiel s'essaya, mais il éprouvait trop de respect pour son compatriote pour s'autoriser à le recréer librement – il lui soumettait jusqu'à ses manuscrits. En revanche, Zweig n'atteignit jamais une telle symbiose qu'avec Balzac. Ce géant hirsute l'accompagna toute sa vie, depuis sa première trilogie Trois maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski (1921), présentée ici in extenso, jusqu'à la magistrale biographie sur laquelle il travaillait encore avant son suicide.
Plus Zweig observait Balzac composer son œuvre monumentale, quitte à y ruiner sa santé, plus il découvrait en lui la force d'affronter sa propre existence, pourtant infiniment plus confortable mais dépourvue de cet optimisme fondamental qui préserva toujours l'auteur de Splendeurs et misères des courtisanes du découragement. Le triomphe du nazisme réveilla définitivement l'aquoibonisme de cet homme trop sensible pour endurer la destruction de sa chère Europe, le conduisant au suicide juste avant d'achever son Balzac, le véritable roman de sa vie.
Balzac, le démiurge incompris
Plus qu'un écrivain né, celui qui signait « de Balzac » aurait pu, selon Zweig, exceller dans la plupart des carrières. Né en 1799, à l'apogée de celui qui allait se faire sacrer Empereur, il adopta immédiatement Napoléon comme modèle et « enrôla » comme lui des milliers de personnages qu'il fit monter à Paris, les dotant d'une ambition rare et de particules tout aussi imaginaires que la sienne.
Pourtant, tandis qu'il enrichissait Rastignac et le couvrait de conquêtes féminines, Balzac ne cessait de s'enfermer pour écrire et de se ruiner dans des entreprises hasardeuses. Condamné à ne comprendre la réalité qu'au sein de ses livres, le démiurge de La Comédie humaine dut se « contenter » d'y faire entrer la totalité des types humains offerts à son observation aiguë.
Zweig s'y reconnut une fois encore, lui qui s'était promis de recenser cette humanité au carré qu'esquisse le cercle des grands créateurs, mais qui ne comprenait plus rien à un monde en proie aux flammes, qu'il décida finalement de quitter.
Vies d'écrivains, de Stefan Zweig, édition établie et présentée par Pierre Ducrozet (Bouquins, 864 pages, 34€).



