Camila Sosa Villada, une voix puissante pour les trans d'Amérique du Sud
L'autrice argentine Camila Sosa Villada, déjà remarquée pour ses romans Les Vilaines (2021) et Histoire d'une domestication (2024), offre un nouveau recueil de neuf nouvelles intitulé Je suis une idiote de t'aimer. Ces textes, traduits de l'espagnol par Laura Alcoba et publiés chez Métailié (196 pages, 21 €), plongent dans l'univers des transsexuelles d'Amérique du Sud, ces « oiseaux de paradis » qui évoluent dans un décor morne cherchant à briser leurs ailes.
La famille, épicentre des douleurs et de l'intolérance
Dans ce recueil, la famille est souvent présentée comme le lieu des premières blessures. Une nouvelle met en scène une mère qui a fui, laissant ses enfants, dont un garçon qualifié de « pédé », aux mains d'un père dégoûtant. Une autre décrit des parents traversant le désert pour implorer la sainte Difunta Correa de protéger leur fille trans, un rôle qu'ils n'ont pas su assumer. « À savoir moi », confie Camila Sosa Villada, elle-même ancienne comédienne devenue écrivaine, soulignant ainsi le caractère autobiographique de ces récits.
Ces histoires ne nécessitent pas d'être transsexuelle pour être comprises : elles dénoncent l'oppression constante de la norme contre ce qui lui échappe, formant un vibrant plaidoyer contre l'intolérance. Les premières nouvelles, biographiques ou autobiographiques, montrent comment le monde détruit et humilie les trans, mais aussi comment elles ripostent et se réparent. Elles adoptent des chiots, prient, déploient une sensualité accrue, ou se transforment en sorcières. « Les trans ont raison d'arroser de peur, avec leurs maléfices, les portes des maisons de tous ceux qui les maltraitent », écrit l'autrice.
Violence radicale et envolée vers le réalisme magique
Au fil des nouvelles, le ton évolue vers le réalisme magique, tandis qu'une violence radicale monte en puissance, quittant le microcosme familial pour contaminer toute la société. Les lecteurs poussent les portes d'un couvent où la « compassion » transforme les trans en chiennes folles à pattes de cheval, puis entrent dans un monde crépusculaire où les « dégénérés » sont torturés et tués en masse.
Dans ces dystopies finales, la méchanceté atteint son paroxysme mais se heurte à la majesté des trans, élevée à son plus haut éclat. Elles deviennent déesses, bestiales, plus puissantes que jamais. Ces créatures de rêve lustrent leurs plumes au goudron du cauchemar qui tente de les éteindre, symbolisant leur résilience face à l'adversité.
Ce recueil, à la fois émouvant et fantasque, sert de miroir à une réalité souvent occultée. Camila Sosa Villada y mêle habilement le personnel et le politique, offrant une œuvre qui résonne bien au-delà des frontières de l'Argentine, pour toucher à l'universel de la lutte contre l'oppression.



