Il y a de temps en temps dans la production littéraire contemporaine des incipits que l'on n'oubliera pas. Ainsi, celui-ci : « Je suis vivante. Mon mari, Paul Auster, est mort. Il est mort le 30 avril 2024 à 18 h 58, ici, dans la maison de Brooklyn où j'écris maintenant ces mots. » Tout est dit et rien n'est encore dit. Ça va l'être dans ce récit admirable, « Ghost Stories », dans lequel Siri Hustvedt non seulement « documente » les dix-huit mois qui précèdent la mort de son mari, de l'amour de sa vie, Paul Auster donc, atteint d'un cancer des poumons, mais aussi toute leur existence, leurs quarante-trois ans de vie commune, les enfants, les petits-enfants, les chagrins, New York, les livres écrits côte à côte, leur compagnonnage amoureux et profondément fraternel. Elle y relate aussi, sans plainte excessive et avec une dignité impressionnante, ce monde désert qu'est désormais celui de l'absence.
Rituels heureux et drames
Pourquoi « Ghost Stories » ? Parce que peu de temps avant qu'il ne doive rendre les armes et se sachant condamné, l'écrivain avait émis le souhait de pouvoir être, après son décès, un « revenant » dans la vie de ceux qui l'aimaient (comme dans ce merveilleux film de Mankiewicz, « The Ghost and Mrs. Muir », sorti en France sous le titre « L'Aventure de Mme Muir »). C'est ni plus ni moins que la réalisation de ce souhait ardent qu'exauce aujourd'hui sa femme.
Le livre se présente en habit noir de gala et de deuil, s'adressant à son lecteur depuis différents points de vue, différents « balcons » au-dessus de la perte à venir. Il y a les mails que Siri Hustvedt a envoyés aux amis du couple pour les informer, mois après mois, de l'évolution de la maladie. Les derniers textes déchirants écrits par Paul Auster et adressés à son petit-fils, Miles, né quelques mois avant le départ de son grand-père. Le récit, factuel, de ces rituels qui tissent la vie d'un couple (surtout lorsque ses protagonistes exercent à leur domicile la même activité professionnelle, écrire). Le souvenir du drame intervenu quelques semaines avant que la maladie ne se déclare : la mort par overdose du fils aîné d'Auster, né d'un premier lit. Les derniers livres, les derniers voyages, les hôpitaux, la fin aussi sereine que possible dans cet appartement et cette ville où la vie et l'œuvre se sont toujours confondues…
Tout en retenue
Ce qu'il y a d'absolument magnifique dans ce « Ghost Stories », c'est à quel point Siri Hustvedt n'y lâche jamais vraiment les chiens de l'émotion, à quel point pour elle savoir se tenir est une morale de femme (douloureuse, mais justement) et aussi, consubstantiellement, d'écrivaine. En ce sens, ce récit de deuil n'a d'autre équivalence dans le champ littéraire contemporain que le sublime « L'Année de la pensée magique » de Joan Didion. Femme rompue mais pas brisée, merveilleuse autrice, Siri Hustvedt poursuit son chemin. À deux.
« Ghost Stories » de Siri Hustvedt, traduit de l'anglais (États-Unis) par Frédéric Joly, éd. Gallimard, 420 p., 24 €, ebook 16,99 €.



