Figure du drag et de la danse contemporaine, Matthieu Barbin, alias Sara Forever, finaliste de la saison 2 de Drag Race France, signe avec « Brûle bébé » un premier roman sur l’émancipation queer, la violence de l’assignation sociale et les ruptures successives avec les milieux qui nous définissent. Il sera en rencontre à la librairie Tropisme à Montpellier mercredi 17 juin à 18 h 30.
Pourquoi ce passage à l’écriture ?
Interrogé sur ce qui a déclenché le besoin d’écrire, Matthieu Barbin répond : « Il n’y a pas eu d’élément déclencheur. Pour moi, c’est une suite logique. L’écriture a toujours habité mes démarches de création, que ce soit en tant qu’interprète dans la danse ou comme chorégraphe. Le livre est simplement venu répondre au besoin de laisser plus de place à la fiction, aux rêves et à des narrations plus amples que celles qui passent par la scène. »
Un titre provocateur
Le titre Brûle bébé peut sembler violent. L’auteur précise : « C’est un raccourci. J’y perçois un rapport à la colère plus qu’à la violence. J’avais envie que ce livre soit lu comme un manifeste, ou comme un papier enflammé qu’on tente de garder entre ses doigts. » Il ajoute que les enfances queer sont souvent associées à la violence, intrafamiliale ou systémique, et qu’il a voulu en faire le point de départ d’un parcours initiatique.
Rupture avec l’académisme et la bourgeoisie
Le narrateur exprime une violente désillusion face au milieu de la danse classique et contemporaine, qu’il juge bourgeois. Pour Matthieu Barbin, le drag a été une manière de faire sécession : « Le spectacle vivant et la danse restent des milieux très bourgeois. Mon parcours n’a donc été qu’une suite de ruptures. » Il a cherché des chorégraphes issus de la performance, puis créé ses propres pièces, avant de se tourner vers le cabaret. Aujourd’hui, il crée une nouvelle rupture avec le drag, devenu mainstream, et l’écriture lui permet d’entrer dans un rapport au temps qui s’oppose à l’immédiateté du divertissement.
Le rôle politique du drag
Interrogé sur le rôle politique du drag aujourd’hui, il déclare : « Son rôle est de replacer les artistes queer au centre des luttes sociales, écologistes ou antiracistes. Dans les discours politiques, on nous relègue encore trop souvent sous l’étiquette “etc.”, comme si nos identités n’étaient pas concernées. Le drag porte cette mémoire et doit faire converger ces problématiques. »
Popularité du drag en France
Matthieu Barbin explique la popularité de Drag Race France par la tradition française de la transformation et de la flamboyance, remontant aux années 1920 et 1930. « Le drag utilise le divertissement pour imposer des sujets foncièrement politiques. Il le fait par un pas de côté, en détournant et en complexifiant les récits, ce qui est très français. » Il souligne que l’émission, diffusée sur le service public, permet à de jeunes générations d’ouvrir des discussions politiques avec leurs parents.
Participation à Drag Race France
Sa motivation première était l’envie de briller, d’être vu et entendu. « C’est après coup que j’ai compris que la télévision était un moyen de recréer du lien familial. La vraie raison était textuelle : j’avais besoin de rompre avec le milieu de la danse contemporaine. » Le programme a été un accélérateur pour rencontrer le public et se mobiliser intensément dans son art.
Émancipation et rupture permanente
Pour le narrateur, s’émanciper implique le deuil symbolique de son milieu d’origine. Matthieu Barbin précise : « Je n’utilise jamais le terme de transfuge de classe, car c’est une forme d’assignation. Pour ce qui est du deuil, je pense au contraire que le personnage refuse de le faire. L’émancipation demande une rupture permanente, mais il faut savoir la déplacer. Le deuil ferme le livre ; la rupture, elle, exige d’être en mouvement perpétuel. »
Ce que la littérature autorise
La littérature offre un autre rapport au temps : « La télévision synthétise et essentialise les parcours à un instant T. Le livre, lui, permet de redonner de la profondeur et de la complexité aux récits queer. Au fond, la puissance esthétique et politique reste la même. Mais un numéro de drag dure trois minutes, alors qu’un livre se déploie sur des centaines de pages. Dans les deux cas, ce sont des êtres qui crient pour s’émanciper. »
Rencontre avec Matthieu Barbin. Mercredi 17 juin à 18 h 30. Tropisme, 121 rue Fontcouverte, Montpellier.



