La Révolution française : un continent littéraire englouti à redécouvrir
La Révolution française constitue une véritable boîte noire dans notre histoire littéraire nationale. Coincée entre le siècle des Lumières et l'émergence du romantisme, cette période tumultueuse appartient à ce que les spécialistes appellent une « période sans nom », souvent suspectée d'être entachée par les querelles idéologiques et politiques de son temps.
Pourtant, ces années de tourmente nationale méritent toute notre attention. Dans un ouvrage remarquable d'érudition et de clarté*, Olivier Ritz, enseignant-chercheur en littérature et maître de conférences à l'Université Paris-Cité, nous invite à retrouver ce « trésor perdu » que représente la production littéraire révolutionnaire.
Une approche novatrice de la littérature révolutionnaire
L'auteur fait le pari audacieux d'envisager la Révolution française exclusivement au prisme de sa production littéraire. Conformément au vocabulaire de l'époque, il entend « littérature » dans un sens large, qui renvoie à l'ensemble des œuvres de l'esprit, à l'exception des textes scientifiques. Son parcours chronologique nous restitue avec précision les bouleversements culturels du temps : explosion éditoriale sans précédent, naissance de la presse politique moderne, démocratisation de l'activité littéraire, et promotion notable d'une littérature féminine émergente.
La France révolutionnaire croyait profondément au pouvoir des mots : « Si des écrivains et des écrivaines ont été tués, ce n'est pas par haine des arts ou par ignorance, mais par crainte des pouvoirs dont leurs écrits sont porteurs », constate Olivier Ritz. Loin de s'opposer, politique et littérature se complétaient alors harmonieusement. « Ce à quoi aspirent la plupart des écrivains d'alors, c'est d'être utiles par leurs écrits, précise l'universitaire. Cette ambition n'est pas contradictoire avec le désir de produire des textes qui puissent rester dans l'histoire de la littérature ».
L'interaction féconde entre histoire et littérature
L'ouvrage explore avec une finesse remarquable l'interaction constante entre histoire et littérature durant cette période. La littérature faisait l'histoire, participant activement à la fabrique de l'opinion publique. Les Tableaux de la Révolution française, rédigés par Nicolas de Chamfort, renforcèrent considérablement l'adhésion populaire au processus révolutionnaire. La réaction thermidorienne (1794-1795) vit l'invention rétrospective du concept de « Terreur », et la diffusion de l'imaginaire sanglant qui lui est associé.
Des pièces de théâtre contribuèrent activement à l'élaboration de ce « mythe », comme le drame lyrique Arabelle et les Vascos ou les Jacobins de Goa, qui dénonçait les exactions révolutionnaires par le détour habile d'une histoire indienne.
En retour, l'Histoire imprégnait profondément la littérature. La Mère coupable de Beaumarchais, dernier volet de sa célèbre trilogie théâtrale, se déroulait sous la Révolution et était marquée par un pathétique caractéristique de l'époque. Quant à la vogue du roman noir sous le Directoire (1795-1799), avec ses châteaux médiévaux, ses monastères en ruine, ses forêts peuplées de brigands et ses méchants persécutant des victimes vertueuses, ne répondait-elle pas au « besoin de rétablir un sens après une expérience traumatisante » ?
Des parallèles saisissants avec notre époque contemporaine
Cette période révolutionnaire est peut-être moins lointaine que nous ne le croyons. Olivier Ritz se dit « frappé par sa ressemblance avec notre temps. À l'époque, le nombre d'imprimeries est multiplié par dix, la surveillance des textes diffusés se relâche. Aujourd'hui, nous vivons à nouveau un moment d'ouverture extraordinaire : on peut publier un livre en auto-édition ou exister sur les réseaux sociaux sans intermédiaire ».
Autre parallèle significatif : malgré notre dédain contemporain pour les écrits de la Révolution, nous restons persuadés, comme nos devanciers, que la littérature est fondamentalement politique. Mais le sens que nous donnons à cette notion a radicalement changé. Elle ne renvoie plus aux débats sur la meilleure constitution ou aux programmes de réformes à mener, mais aux phénomènes d'emprise et de domination au sein de la famille, dans l'entreprise, ou dans la société en général. L'exploration du champ « sociétal » se substitue progressivement à la délibération civique traditionnelle.
Des recommandations pour redécouvrir ce patrimoine
Le livre d'Olivier Ritz donne incontestablement envie de (re)découvrir ce continent littéraire englouti. L'universitaire livre quelques recommandations précieuses : « Je trouve extraordinaire la pièce L'Entrée de Dumouriez à Bruxelles d'Olympe de Gouges (1793) sur la conquête de la Belgique par les armées républicaines. J'espère qu'on s'y intéressera davantage. Je pense aussi à l'Essai sur les révolutions de Chateaubriand (1797), qui passa alors complètement inaperçu. Enfin, au chapitre du roman noir, je citerais Victor ou l'Enfant de la forêt, de Ducray-Duminil (1797). Je suis étonné que ce texte ne soit pas édité dans une édition grand public ».
Espérons que cet ouvrage, à la fois accessible et subtil, donnera des idées aux éditeurs et aux professeurs de lettres pour faire revivre ce patrimoine littéraire méconnu.
*Une histoire littéraire de la Révolution française, d'Olivier Ritz, Gallimard, 416 pages, 10,50 euros.



