La réappropriation de la narration palestinienne à travers l'œuvre de Rashid Khalidi
Dans les décennies qui ont suivi la Nakba de 1948, événement tragique marquant l'expulsion massive des Palestiniens lors de la création de l'État d'Israël, ces derniers ont non seulement perdu leur patrie mais également leur voix dans le débat international. Le monde occidental, largement acquis au récit sioniste dominant, a longtemps rendu inaudible l'histoire de leur dépossession. Ce n'est qu'à partir des années 1970 que les Palestiniens ont commencé à reconquérir ce que le célèbre intellectuel Edward Saïd nommait « la permission de raconter ».
Un ouvrage fondateur : 'Cent ans de guerre contre la Palestine'
La publication en France du livre de l'historien palestino-américain Rashid Khalidi, intitulé Cent ans de guerre contre la Palestine. Une histoire de colonisation et de résistance (éditions Actes Sud, 432 pages, 24,80 euros), représente une étape significative dans cette reconquête narrative. Issu d'une famille patricienne de Jérusalem et professeur à l'université Columbia de New York, Khalidi propose une analyse accessible, enrichie de souvenirs personnels, qui revisite de manière stimulante le siècle palestinien.
Contrairement aux discours traditionnels qui dépeignent le conflit israélo-palestinien comme un affrontement atavique entre Juifs et Arabes ou comme une lutte entre deux nationalismes pour un même territoire, Khalidi met en lumière la dimension coloniale de cette histoire, qu'il estime sous-estimée. Selon lui, les événements survenus dans la région depuis le début du XXe siècle sont principalement le résultat d'une guerre menée par étapes contre la population autochtone palestinienne.
Les étapes clés de la dépossession palestinienne
Le récit débute par la lettre de Yusuf Diya Al-Khalidi, ancêtre de l'auteur et maire de Jérusalem, adressée en 1899 à Theodor Herzl, le théoricien du sionisme. Dans cette correspondance, l'édile avertit qu'il serait « pure folie » de vouloir établir un État juif souverain dans un pays déjà habité par d'autres populations. Khalidi retrace ensuite les grandes phases de ce qu'il appelle la « guerre contre la Palestine » :
- La déclaration Balfour de 1917, qui a ouvert la voie à l'établissement d'un foyer national juif en Palestine.
- La Nakba de 1948, marquant l'expulsion et la dépossession massives des Palestiniens.
- La guerre de 1967, qui a entraîné l'occupation de nouveaux territoires.
- L'invasion du Liban en 1982 et la répression des deux Intifadas.
Chacune de ces étapes est présentée comme une tentative d'effacement des Palestiniens, visant à résoudre ce que Khalidi perçoit comme la contradiction inhérente au projet sioniste. L'ouvrage se conclut sur l'écrasement de la bande de Gaza, qu'il décrit comme la dernière incarnation de « la propension israélienne à vouloir vider la Palestine de ses habitants ».
À travers cette analyse, Rashid Khalidi offre une perspective critique qui invite à repenser les fondements du conflit, en soulignant la soif d'émancipation et de résistance des Palestiniens face à un siècle de défis. Son travail contribue ainsi à élargir le champ des récits historiques disponibles, en redonnant une voix à ceux qui ont été longtemps marginalisés.



