La Querelle du Roman de la Rose : un débat médiéval qui préfigure nos clivages actuels
Querelle du Roman de la Rose : un débat médiéval étonnamment moderne

La Querelle du Roman de la Rose : un débat médiéval qui préfigure nos clivages actuels

Après avoir brillamment raconté la nuit du 4 août 1789 et l'abolition des privilèges, Bertrand Guillot se penche désormais sur une dispute intellectuelle qui anima Paris en 1401. Cette "querelle française", qui donne son titre à l'ouvrage, oppose deux grands esprits de leur temps : Christine de Pizan et Jean de Montreuil, au sujet de l'interprétation à donner au Roman de la Rose. Cette polémique, vieille de plus de six siècles, révèle à quel point certains clivages idéologiques sont anciens dans notre pays.

Un best-seller médiéval aux multiples facettes

Le Roman de la Rose a été l'un des grands succès éditoriaux du Moyen Âge. Bertrand Guillot explique : "On en sait peu, en réalité... Ce qui est certain, c'est que le Roman de la Rose a été en son temps un best-seller, comme on dirait aujourd'hui. C'est le livre le plus copié de tout le Moyen Âge – à l'époque où chaque exemplaire était unique. On en compte encore aujourd'hui près de 300 copies, soit largement plus que n'importe quel autre texte profane de l'époque."

Cette œuvre poétique, initialement parue vers 1230 sous la signature de Guillaume de Lorris, a été complétée par Jean de Meung plusieurs décennies plus tard. Elle raconte l'histoire d'un jeune homme qui s'amourache d'un bouton de rose, une allégorie complexe. Guillaume de Lorris laissa l'œuvre inachevée à sa mort, avec un cliffhanger : un personnage appelé Jalousie venait d'enfermer le bouton dans un château fort. Jean de Meung ajouta une suite pleine de digressions, donnant à l'ouvrage une tonalité plus politique.

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Paris, centre intellectuel en pleine effervescence

Au moment où commence le récit de Guillot, nous sommes en 1367. La France traverse une période singulière, quinze ans après la fin de la Grande Peste qui a tué plus d'un tiers de la population européenne. La guerre de Cent Ans a repris, et le pays s'en relève à peine. Paris s'affirme comme le plus grand centre intellectuel de l'Occident chrétien, avec son université très influente, liée à la papauté.

Parmi les établissements prestigieux, le Collège de Navarre se distingue comme celui de l'élite. Fondé en 1304 par Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, il forme des théologiens et les futurs cadres de l'État. C'est là que Jean de Montreuil, issu d'une famille modeste près de Langres, fait ses études. Il devient l'animateur d'un courant intellectuel préfigurant l'humanisme français, admirant Pétrarque et les Italiens autant qu'il les jalouse.

Christine de Pizan : une pionnière du féminisme

De dix ans sa cadette, Christine de Pizan est une autre figure intellectuelle majeure. Née en Italie et arrivée en France à l'âge de 4 ans, elle est la fille d'un savant que le roi Charles V fit venir à Paris en 1367. Devenue veuve à 25 ans avec trois enfants, elle choisit de ne pas se remarier et commence à écrire des poèmes pour exorciser sa peine. Elle deviendra la toute première femme à vivre de sa plume.

La querelle éclate en 1401. Christine a lu le Roman de la Rose deux ans auparavant et trouve abjecte la longue partie de Jean de Meung, typique de la vision que les hommes ont alors des femmes. Elle en a assez que les hommes confondent l'amour et la conquête, ras-le-bol qu'ils imposent leur vision des femmes. Jean de Montreuil, lui, ne regarde que la beauté formelle du texte et est charmé par les références aux auteurs latins.

Un débat qui résonne avec notre époque

Bertrand Guillot souligne que cette polémique médiévale épouse presque fidèlement les contours de nos débats contemporains. Christine affirme que "rien ne va" dans la vision de la femme chez Jean de Meung, tandis que Jean défend la liberté de ton et l'humour de l'auteur. Pour la première fois de l'histoire littéraire, il est question de séparer l'homme de l'artiste, et l'artiste des personnages.

Guillot note également que la "cancel culture" existait déjà au Moyen Âge. Jean de Montreuil accuse Christine et ses soutiens de vouloir interdire le Roman de la Rose, alors que lui et ses amis diffusent des lettres de Christine dont ils ont expurgé les passages embarrassants. Les hérauts de la "liberté d'expression" pratiquent souvent une vraie censure.

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Un tournant historique aux conséquences durables

Derrière les horreurs de la guerre civile qui suivra, le changement auquel appelaient Jean de Montreuil et les humanistes fait son chemin. Le monde intellectuel sort peu à peu d'une vision purement chrétienne pour placer l'homme au centre de ses réflexions, donnant naissance à l'humanisme. Cette période de transition, marquée par des progrès techniques comme la multiplication des horloges et l'adoption du papier, mènera aux grandes découvertes.

À travers ce livre, Bertrand Guillot propose une plongée dans le Paris intellectuel d'un Moyen Âge en pleine ébullition, tendant un miroir à notre époque. Cette querelle française, vieille de six siècles, nous rappelle que les débats sur le féminisme, la liberté d'expression et les clivages idéologiques ont des racines profondes dans notre histoire.