Procès Doucet : le scandale des trésors volés de la bibliothèque littéraire
Procès Doucet : le scandale des trésors volés

Procès Doucet : le scandale des trésors volés de la bibliothèque littéraire

Elle trône discrètement sur la majestueuse place du Panthéon, ignorée des touristes et des étudiants qui défilent devant ses murs défraîchis et ses fenêtres poussiéreuses. La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, surnommée « BLJD » par les initiés, se dissimule derrière une porte mauve délavée. Pour y pénétrer, il faut se présenter à l'interphone, comme pour entrer dans un sanctuaire secret.

Moins célèbre que sa voisine Sainte-Geneviève, cette bibliothèque publique – léguée en 1929 par le couturier et mécène Jacques Doucet – abrite pourtant des trésors inestimables du surréalisme, des éditions originales et des correspondances inédites. Elle constitue l'une des collections les plus riches au monde : 140 000 manuscrits, 50 000 livres, 800 revues littéraires et poétiques. Des textes signés par des noms illustres comme Breton, Aragon, Gide, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire ou Valéry, parfois illustrés par de grands artistes, dorment dans les rayons, accessibles uniquement aux chercheurs et aux professionnels.

Une atmosphère pesante et des soupçons de trafic

Mais qui sait ce qui se tramait dans les couloirs tortueux et les pièces aux boiseries anciennes de cette institution d'un autre temps ? Une atmosphère pesante régnait, avec des conflits larvés entre archivistes et direction, puis des soupçons de trafic de livres anciens. Une enquête journalistique a finalement révélé cette affaire, pointant les « pratiques pour le moins déroutantes » de la direction.

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Au lendemain de ces révélations, l'ex-directrice adjointe de la bibliothèque Jacques-Doucet, Sophie Lesiewicz, 43 ans, s'est suicidée. Aujourd'hui s'ouvre le procès de sa mère, accusée d'avoir été sa complice dans un recel d'œuvres d'art.

Documents égarés et ventes aux enchères suspectes

Dans Le Monde du 17 octobre 2022, un article de Victor Castanet décrit l'« étrange manège » qui s'est joué sur la place des Grands Hommes, par une matinée de juin 2021. Un magasinier de la bibliothèque Doucet affirme avoir vu « une dizaine de cartons a priori remplis de livres », « quelques in-folio et des sacs volumineux » dans l'habitacle d'une camionnette. L'employé trouve cela « bizarre » : pourquoi une camionnette, pourquoi autant de cartons pour déménager un simple bureau ?

Ce 4 juin 2021 correspond au jour où Sophie Lesiewicz quitte la BLJD pour l'Institut national d'histoire de l'art (Inha), après quinze années passées dans ces murs, en tant que conservatrice, thésarde puis adjointe de la directrice Isabelle Diu.

Plus loin dans l'article, on apprend qu'un archiviste rapporte que Mme Lesiewicz serait partie « à plusieurs reprises » de la bibliothèque, « avec des sacs remplis à ras bord de livres qu'elle tentait de couvrir avec une écharpe ». Ces anecdotes, sur fond de règlements de comptes internes, laissent supposer que la directrice adjointe a pu subtiliser des livres et autres objets. Il est également question de documents égarés et d'une fiche informatique supprimée.

La preuve du délit remonte à une vente publique

L'enquête établit la preuve du délit – vol ou recel – en remontant le fil d'une vente publique organisée par la maison Millon. On découvre alors que deux pièces appartenant aux collections de Doucet ont été déposées par la mère de Sophie Lesiewicz et cédées aux enchères. Il s'agit d'un portrait d'Erik Satie dessiné par Cocteau et d'une gravure de Chagall, deux œuvres issues du legs Bélias, une collection monumentale de près de 20 000 ouvrages et manuscrits rares que la directrice adjointe avait eu la charge d'inventorier.

L'ex-directrice adjointe contestait les faits dans l'article du Monde, se disant victime de « harcèlement » de la part d'anciens collègues. La veille de sa mort, elle aurait écrit à un proche ce SMS : « Tout cela est au-dessus de mes forces, je tire ma révérence. »

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Pourquoi franchir la ligne rouge ?

Pourquoi Sophie Lesiewicz, mère célibataire, discrète fonctionnaire au parcours exemplaire, passionnée par son métier, louée pour son sérieux et son intégrité, aurait-elle franchi la ligne rouge ? Pourquoi une conservatrice volerait-elle ce sur quoi elle est censée veiller, au risque de ruiner sa carrière ? S'est-elle sentie grisée, la tête dans les cartons du salon Mondor, là où elle triait ce legs maudit, tout près des manuscrits de Mallarmé et du bureau de Paul Valéry ?

« En conserver un [exemplaire, NDLR], un seul ! Qui s'en apercevra ? », imagine le journaliste David Le Bailly, qui tente de pénétrer dans la tête de « Sophie L. » dans L'Affaire Bélias (Julliard). Est-ce l'appât du gain, le goût de l'aventure, un sentiment de révolte qui a conduit cette femme décrite comme fragile et parfois rigide, qui vivait mal ces dernières années à la BLJD, à s'approprier des œuvres qui n'étaient pas les siennes ? Ou bien était-elle cleptomane, comme le suppose une ancienne directrice dans le livre de David Le Bailly ?

Des objets retrouvés lors d'une perquisition

La conservatrice avait déjà été visée, ainsi que la directrice de l'établissement, par une enquête administrative en 2018, qui n'avait pas fait la preuve des vols dénoncés par les archivistes et magasiniers, présentés comme des lanceurs d'alerte dans cette affaire.

Un mois après la mort de Sophie Lesiewicz, lors de la perquisition effectuée dans sa maison d'Orléans, les policiers retrouveront des objets qui semblent provenir de la bibliothèque Doucet – et qui ont été restitués. Dans son bureau, « rangés sur une étagère », une trentaine d'œuvres, livres et objets (un abat-jour, une boîte d'allumettes…). « Pour l'essentiel des œuvres mineures, sans valeur vénale – l'ensemble a été estimé à moins de 3 000 euros », précise David Le Bailly.

« Est-ce qu'elle avait volé ces pièces ou est-ce qu'on l'avait autorisé à les prendre ? » s'interroge un connaisseur du dossier. La directrice adjointe ne semblait pas être une femme d'argent. Sa mère, avec qui elle vivait à Orléans, n'explique pas les raisons de ses supposés agissements. Devant les enquêteurs de la Brigade de répression du banditisme (BRB), elle cherchera en vain : « Je ne sais pas. Sophie a pu vriller sans que je le comprenne, et certainement pour des raisons psychologiques. Ni elle ni moi n'étions dans le besoin. »

Le procès s'ouvre dans un climat tendu

Le procès qui s'ouvre aujourd'hui devant le tribunal correctionnel de Paris apportera-t-il des réponses ? Rien n'est moins sûr. Sophie Lesiewicz n'est plus là pour s'expliquer. Sa mère, Marie-Christine J., seule prévenue dans ce dossier, qui comparaît pour recel d'œuvres rares, ne sera pas présente à l'audience. Son avocat Me Jérôme Wedrychowski explique que « remuer » cette affaire, qui la renvoie au suicide de sa fille, est « psychologiquement compliqué » pour cette dame âgée de 78 ans.

Mme J. nie être receleuse, et assure qu'elle ignorait la provenance des œuvres confiées par sa fille dans un carton à dessins, ce 12 avril 2022, avant de se rendre à la maison de ventes Millon, où elle avait ses habitudes. « Ma cliente ne savait même pas qu'elle vendait du Cocteau ou du Chagall !, soutient Me Wedrychowski. Les pièces n'étaient pas tamponnées de la bibliothèque Doucet et sur le bon de dépôt, rien n'était détaillé. »

Des dizaines d'œuvres vendues pour plus de 100 000 euros

Les enquêteurs ont cependant établi qu'entre 2017 et 2022, la mère de Sophie Lesiewicz avait vendu aux enchères des dizaines d'œuvres pour plus de 100 000 euros – dont les quatre pièces, citées plus haut, provenant avec certitude de la bibliothèque Doucet. Quant aux autres, il y a un doute sur leur origine, même si certaines pièces ressemblent à celles de la collection Bélias (notamment des œuvres de surréalistes). La défense de Marie-Christine J. assure que ces pièces – en majorité des livres – proviennent de la succession de son père, énarque et amateur de belles œuvres.

Me Pierre Farge, qui représente les quatre lanceurs d'alerte à l'origine de l'affaire et une dizaine d'ayants droit (Gide, Breton, Ponge, de Staël, Delay…), avance même le chiffre de « 130 000 euros » de livres vendus chez Millon. « C'était la mère – qui n'a pas le même nom – qui prenait les livres sous le bras pour aller les écouler chez Millon, assure-t-il. Plus c'est gros, plus ça passe ! »

L'avocat, qui s'étonne de « délais anormaux » dans cette procédure, avec une audience renvoyée trois fois, va encore plus loin : d'après lui, Sophie Lesiewicz n'était pas la seule à « emprunter » dans les collections. « Il y avait un sentiment d'impunité totale dans cette bibliothèque ! Tout le monde pouvait se servir, et pas seulement la directrice adjointe, assure Me Farge. Untel terminait sa thèse ou partait en retraite, on allait au troisième étage pour prendre un livre et lui offrir. On a des photos de fourgonnettes remplies de livres et de cartons ! Mes clients faisaient remonter à la direction, qui ne réagissait pas… »

Pour Me Farge, l'enjeu de ce procès n'est pas la condamnation. « Cela ne réglera rien au fond du problème, qui est la gestion de cette bibliothèque publique et les dysfonctionnements qui persistent à tous les niveaux de l'État. »