Les Nouveaux Temps de Luchaire : la mainmise nazie sur la presse française sous l'Occupation
Presse française sous l'Occupation : la mainmise nazie révélée

Les Nouveaux Temps de Luchaire : la mainmise nazie sur la presse française sous l'Occupation

« Veule, faible, corrompu, beau, généreux » : voilà comment Simone Signoret, qui fut sa secrétaire aux Nouveaux Temps fondés en novembre 1940, décrit Jean Luchaire dans ses Mémoires. Brillant aussi, très à l’aise dans un milieu de la presse où il naviguait depuis 1921. Xavier Giannoli réalise un film ambitieux autour de cette figure maudite, Les Rayons et les Ombres, avec Jean Dujardin dans le rôle du patron de presse, en salles le 18 mars.

Une amitié ancienne avec l'ambassadeur nazi

Mais si Otto Abetz, l’ambassadeur du Reich à Paris, fait affaire avec Jean Luchaire dès 1940, c’est qu’ils sont deux vieilles connaissances. Luchaire a lancé en 1927 un mensuel, Notre Temps, qui incarnait la ligne pacifiste d’Aristide Briand. Abetz présidait le comité France-Allemagne. C’est lors de rencontres sur ce thème, dans les années 1930, qu’ils ont noué amitié. À son arrivée à Paris en août 1940, Abetz, qui a besoin de jouer un rôle politique, réactive ses réseaux.

« Le nazisme est une polycratie, rappelle Pierre-Marie Dioudonnat, auteur de La France allemande et ses journaux. À l’ambassade, qui dépend des Affaires étrangères dirigées par Ribbentrop, Abetz cherche à peser face à ses rivaux du département de la Propagande relevant de Goebbels. Au sein de l’administration militaire, il y a aussi un groupe presse dirigé par Hermann Eich, qui contrôle, censure tout ce qui s’écrit dans la France occupée. »

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Mainmise sur les journaux de l'Europe occupée

Pour se placer dans cette compétition, Abetz renoue avec son réseau de journalistes pacifistes de gauche de l’avant-guerre : Luchaire, Fernand de Brinon ou Jean Fontenoy. À Luchaire, est confié d’abord Le Matin. Mais Abetz cherche à lancer un journal sérieux. « Les titres qui occupaient ce créneau, Le Temps, Le Figaro, La Croix, se sont réfugiés en zone libre, à Clermont-Ferrand ou à Lyon. Il y a donc une place à prendre. » Voilà pourquoi Luchaire, avec l’aide d’Abetz, lance Les Nouveaux Temps. Le titre résume bien la volonté de déboulonner Le Temps d’avant, de mauvaise composition.

Mais Luchaire n’est qu’un pion parmi d’autres. « Les nazis ont mis en place à Berlin un organisme, Mundus, dont l’objectif est d’avoir la mainmise sur les journaux de l’Europe occupée. La France est dans le viseur de Berlin. Mundus tente de faire travailler ensemble des représentants des Affaires étrangères de Ribbentrop, des Services de propagande de Goebbels, mais aussi l’homme de Hitler pour l’édition, Max Amann. » Un homme va incarner cette mainmise en France : Gerhard Hibbelen.

Un faux Paris-Soir et la création d'un trust

Ce fonctionnaire a fait ses preuves en Allemagne dans des maisons d’édition nationales-socialistes. Comme il parle un français excellent, il est envoyé en 1941 à Paris dans les services d’information de l’ambassade. Hibbelen prend le contrôle de la Société parisienne d’édition des frères Offenstadt, aryanisée, qui édite de nombreuses revues dont Bibi Fricotin. Puis il constitue un trust, qui coiffe des titres de propagande aussi différents que Ciné-mondial, reprise du Cinémonde de l’avant-guerre, Les Ondes, qui est le support écrit de Radio-Paris, la radio « allemande », La France au travail, journal antisémite, antipétainiste, collaborationniste, créé au départ par les services d’Abetz, La Terre française, ultrapétainiste.

Dans le même temps, les Allemands réussissent à mettre la main sur des très gros titres de l’avant-guerre. Le Petit Parisien, replié à Clermont, accepte de remonter dans la capitale ; il tombera dans l’orbite nazie, tout en se proclamant la voix de Vichy à Paris. L’Auto, le grand titre sportif, ou L’Œuvre, le journal radical de Marcel Déat qui va s’engager dans la collaboration, regagnent aussi Paris.

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Si une rédaction, comme Paris-Soir, s’obstine à rester en zone libre, les nazis n’hésitent pas à fabriquer un faux Paris-Soir à leur manière. « Le Paris-Soir allemand est plus léger, il faut donner l’impression aux Français que la vie continue. Ses ventes excellentes vont flirter avec le million d’exemplaires et financer d’autres titres contrôlés comme Les Nouveaux Temps de Luchaire. »

Le contrôle par le papier et les conséquences de l'épuration

Car sous l’Occupation, on lit beaucoup, des livres, des journaux. L’aide allemande, si elle n’est pas toujours financière, passe d’abord par l’attribution de papier, souci majeur de l’époque, qui décide de la vie ou de la mort d’un journal. « L’administration militaire a la haute main sur le papier. » Cela vaut aussi pour l’un des titres emblématiques, Je suis partout. Les Allemands se méfient de ce titre maurrassien, donc nationaliste. « Mais il donne des gages nationaux-socialistes et reçoit du papier des Allemands. Comme le journal se vend bien, il n’aura pas besoin de l’argent nazi. »

À Paris, la cohabitation avec la presse résistante clandestine prend des formes parfois étonnantes. Plus opportunistes que vraiment d’opinion collaborationniste, certains dirigeants ou journalistes de la presse collabo fournissent parfois en sous-main du papier ou des presses pour les impressions. Jacques Goddet, pour se dédouaner après guerre, avancera cet argument. « Jean Luchaire, également, lors de son procès, prétendra avoir hébergé des journaux résistants en “se bouchant les oreilles”. »

Lors de l’épuration, seuls quelques membres de la presse finiront devant un poteau d’exécution. Deux journalistes, Robert Brasillach et Georges Suarez, qui dirigeait la rédaction du Matin. Deux patrons de presse, Jean Luchaire, et Albert Lejeune. Si certains journalistes se recycleront, parfois sous pseudonymes, l’occupation allemande sera suivie, après la Libération, d’un coup de balai radical dans les titres comme aucune autre profession n’en connaîtra. À Paris comme en province, les journaux qui ne se seront pas sabordés disparaîtront du jour au lendemain. La presse résistante, jusque-là clandestine, tiendra le haut du pavé, entonnant les trompettes d’un monde nouveau.

La France allemande et ses journaux, de Pierre-Marie Dioudonnat ( Les Belles Lettres, 790p., 45€).