« Possédés », le premier roman de Laetitia Faure, publié aux éditions du Seuil, est en lice pour le prix Gisèle Halimi. Ce récit puissant, qui explore les mécanismes de la domination familiale sous le vernis bourgeois et religieux, a déjà été très remarqué par la critique. L'auteure, née en 1981 à Cannes, y raconte une quête effrénée de liberté, entre décorum trompeur, carcans religieux et promesses du développement personnel. Elle sera en dédicace à Nice les 24 septembre et 5 novembre.
Une enfance sous emprise entre Cannes et le Cannet
Le récit s'ouvre comme une déflagration : « Les gens qui ne parlent plus à leurs parents sont de mauvaises personnes. J'ai arrêté de parler à mon père à l'âge de trente-cinq ans, à la naissance de ma fille. » Dès l'incipit, le ton est donné. Laetitia Faure révèle en creux une violence longtemps tue, celle d'un père tout-puissant capable, derrière la façade d'un homme séduisant, du pire. Elle raconte notamment comment il a pu appuyer un coussin sur le visage de sa fille en guise de punition. S'il ne renouvellera pas ce geste terrible, il fait peser un poids permanent sur les siens : « Rien que par sa présence, il a mis ses enfants en état d'hypervigilance pendant des années », confie la romancière, attablée à une table de bistrot du quartier de la Libé à Nice. Sans que jamais la mère, obnubilée par la préservation des apparences, ne s'interpose.
Née en 1981 à Cannes, élevée conformément à certains codes bourgeois – scolarité à Stanislas, villa cossue avec moulures au plafond et parquet –, Laetitia Faure a vu sa vie basculer avec le divorce parental qui a précipité la mère et les enfants au Cannet. Après des études de langues et de littératures étrangères en Italie, puis une carrière dans la communication aux États-Unis et en France, elle aurait pu continuer à jouer la comédie des apparences, comme elle l'a fait durant quarante ans. Jusqu'à ce que le besoin de rompre avec l'histoire officielle devienne une question de survie. « Soit je continuais à m'éteindre parce que ma parole n'était pas entendue, soit je me rebellais et je me mettais à écrire ma vérité », assène-t-elle.
La religion comme « arme de domination supplémentaire »
Dans une série de courts chapitres, l'écrivaine explore la domination familiale : « Dans la plupart des familles malheureusement, il y a des dominants et des dominés. Et le projet de ce livre, c'est de dire qu'on peut élever une famille en se respectant et en apprenant à se mettre à la place des faibles. Vis-à-vis de cela, écrire, c'était trahir. Cela a été très difficile d'écrire le contre-récit d'une lignée ainsi ancrée depuis des générations. » Elle ose ainsi briser le conte de fées bourgeois et pieux maintenu coûte que coûte par une mère pétrie de foi charismatique. (1)
Une mère pour laquelle le corps de sa fille, placée un temps en nourrice à l'âge de 18 mois, n'existait pas : « Dans ma famille, la dimension bourgeoise effaçait le corps : on ne devait pas avoir faim, être malade, les règles et tous les fluides étaient un sujet tabou. La religion catholique est venue ajouter une arme de domination supplémentaire. » Face à ces dénis répétés, les corps des trois enfants, chosifiés et privés d'exprimer leurs besoins, ont fini par parler : retard de croissance pour le frère, énurésie tardive chez la sœur, anorexie pour la narratrice. « Le corps est le premier outil à s'exprimer, rappelle Laetitia Faure. Et je voulais justement repartir des sensations du corps pour montrer les ravages faits dessus. »
Le coût politique du bien-être et la naissance d'une voix singulière
Pour tenter de réparer le traumatisme complexe persistant à l'âge adulte, le livre égrène avec un sens aigu de la formule le parcours des thérapies, de l'EMDR aux kinésiologues et autres magnétiseurs. À chaque consultation évoquée, l'auteure prend soin d'ajouter la note Google et le prix. Une touche d'ironie lucide qui pointe une réalité brutale : « Aller bien a un coût, et c'est éminemment politique. » Tout comme elle évoque l'emprise des croyances, le poids des convenances et ce que le pouvoir fait au corps social, comme au corps des femmes.
Pourtant, « Possédés » n'est pas un pamphlet vengeur. C'est la recherche d'une « vérité émotionnelle », concept cher à l'écrivaine américaine Dorothy Allison dont s'inspire la romancière azuréenne. Dans le sillage d'Annie Ernaux, Édouard Louis ou Constance Debré, Laetitia Faure utilise la littérature comme un outil pour remettre la réalité à l'endroit. L'émancipation viendra par étapes : du havre d'amour offert par ses grands-parents – papy et mamy salon, comme Salon-de-Provence, et Mamy Cannes – à l'accueil d'une véritable famille de cœur lors de ses études à Milan, en passant par la musique. Elle a formé il y a quelques années le duo rock The Dead Fox on the Road avec Anthony Passeron, lui-même auteur remarqué avec « Les enfants endormis » et « Jacky ». Porté par une écriture irriguée de références pop aux années quatre-vingt et 90 – de l'arrivée du premier McDonald's à Cannes aux marqueurs vestimentaires et musicaux –, « Possédés » dépasse le cadre de la Côte d'Azur pour atteindre une portée universelle.
Un titre à triple acception et des dédicaces à Nice
Le titre « Possédés » agit comme un véritable trompe-l'œil sémantique, un meuble à tiroirs, car il revêt une triple acception. S'il évoque au premier abord le registre de l'exorcisme – ultime pied de nez à un environnement religieux rigoriste –, il désigne avant tout les mécanismes d'asservissement qui traversent la société. « Ce sont d'abord les enfants qui sont possédés par leurs parents, attirés par eux comme des astres », analyse Laetitia Faure. Mais le terme renvoie également à ces adultes englués dans leurs croyances, leurs dogmes ou la quête illusoire de la guérison à tout prix.
Devenue maman, Laetitia Faure livre avec ce premier roman « un exercice de sincérité absolue », comme elle le dit haut et fort. Elle dédie ce livre à toutes celles et ceux qui peinent à faire entendre leur voix face aux récits dominants. Les lecteurs niçois pourront la rencontrer mercredi 24 septembre à 19 h 15 aux Journées Suspendues, 23 avenue Alfred Borriglione à Nice (renseignements au 04.92.10.77.20), puis jeudi 5 novembre de 19 h 30 à 21 h à la librairie Masséna, 55 rue Gioffredo (04 93 80 90 16). Une rencontre est également programmée à la librairie Les Parleuses à Nice, avec une date à venir.
(1) Le mouvement charismatique (ou renouveau charismatique) est un courant spirituel chrétien interconfessionnel apparu dans les années 1960 qui cherche à raviver les dons du Saint-Esprit (les charismes) vécus par les premiers chrétiens lors de la Pentecôte.



