Persépolis et l'actualité brûlante de la dénonciation des dictatures
Persépolis, miroir des compromissions face aux dictatures

Le film Persépolis, une œuvre toujours d'actualité qui dérange

En automne 1957, dans Le sang des Hongrois, Albert Camus écrivait ces mots percutants : « Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il peut y avoir un accommodement, même résigné, même provisoire, avec un régime de terreur qui a autant de droit à s'appeler socialiste que les bourreaux de l'Inquisition en avaient à s'appeler chrétiens. » Pour notre époque contemporaine, on pourrait sans hésitation paraphraser cette déclaration en remplaçant simplement le terme « socialiste » par « musulman ». Ceux qui aujourd'hui, un peu partout dans le monde, soutiennent les mollahs iraniens au nom d'un droit international à sens unique, de l'anticapitalisme, du wokisme, de l'antitrumpisme ou de l'antisionisme se reconnaissent parfaitement dans cette posture.

Des parallèles historiques troublants

Les échelles de temps et les contextes géopolitiques diffèrent évidemment, mais on peut établir un parallèle saisissant. Les événements du 7 octobre et l'élimination potentielle de Khamenei, le chef suprême de la dictature confessionnelle iranienne, constituent deux moments qui ont profondément secoué, clivé et éclairé les élites occidentales et françaises pour ce qu'elles étaient réellement, au-delà des simples courtoisies éditoriales. On est aujourd'hui pro-mollah comme on était autrefois prostalinien, et l'on condamne ceux qui s'opposent à la dictature iranienne comme, dans le passé, on lynchaitt moralement ceux qui résistaient au communisme des tanks et des goulags. Mêmes réflexes idéologiques, époques différentes.

C'est précisément à travers cette perspective historique qu'on peut saisir toute la signification des remous suscités par la rediffusion, début mars, par une chaîne de télévision publique française, du magnifique film d'animation Persépolis de Marjane Satrapi. Ce film, réalisé en 2007 par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, retrace avec une authenticité remarquable le véritable déroulement des événements depuis la révolution iranienne de 1979, mettant en lumière avec une clarté implacable la terreur institutionnalisée, la dictature théocratique et le sort particulièrement dramatique des femmes sous ce régime. Et rien ne révolte davantage le militantisme exotique que la réalité brute des faits. On pouvait observer, sur les réseaux sociaux, avec un mélange d'étonnement et de lucidité, ceux qui ont cru que rediffuser ce film maintenant équivalait à soutenir la politique de guerre de Trump et à faire de « la propagande » éhontée.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Les myopies idéologiques contemporaines

Comment ont-ils pu concevoir un tel raccourci intellectuel ? Le peuvent-ils encore aujourd'hui ? La réponse est malheureusement positive. Car lorsqu'un film, une fiction, de surcroît imaginée par une dissidente originaire du « sud », dénonce avec force une réalité atroce dans son pays natal, on voit surgir immédiatement en Occident des exotismes militants outragés et censeurs. On criera à la caricature excessive et à l'endoctrinement, sinon à la traîtrise pure et simple. Imaginons cependant un Persépolis qui dénoncerait le sort des femmes sous les colonisations du siècle dernier : dans ce cas, ce serait immédiatement considéré comme un chef-d'œuvre incontestable.

D'ailleurs, ces myopies idéologiques persistantes ont continuellement piégé la rediffusion, ce 7 mars, du film d'animation adapté du chef-d'œuvre en bande dessinée. Au lieu d'y percevoir l'hommage mérité à ceux qui luttent courageusement en Iran et ailleurs contre l'oppression, on y voit exclusivement la propagande de ceux qui attaquent. Ce film, qui a agité les opinions publiques dès sa sortie initiale, a toujours bénéficié de ce privilège des grandes œuvres artistiques : ne laisser personne indifférent. Alors sa diffusion, hier comme aujourd'hui, provoquera inévitablement le malaise chez ceux qui préfèrent les compromissions confortables. On peut encore le regarder ou le lire maintenant avec la même intensité. Il n'a pas pris une ride. Il est même prémonitoire, en avance sur son temps et sur les esprits de son époque, et il demeure terriblement d'actualité, tant les dictatures qu'il décrit avec précision tuent le temps en assassinant aussi les vivants.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Pourquoi ce film dérange-t-il autant ?

Dans le monde dit « arabe » et « musulman », on a vivement dénoncé les séquences qui montrent Dieu de manière jugée irrévérencieuse, ou qui rapportent des propos considérés comme vulgaires, ou qui exposent sans fard les effets dévastateurs d'une religion lorsque des fidèles s'approprient le rôle de Dieu. En Occident, on y a détecté la « caricature » excessive et la propagande politique, car cette représentation ne correspondait pas à l'image exotique et édulcorée du Persan que l'on aime entretenir comme un simple colorant alimentaire pour teinter superficiellement les « engagements » de façade.

De la Hongrie à l'Iran : un continuum historique

Le film de Marjane Satrapi pointe aussi, avec une formidable profondeur d'analyse, cette séquence historique que le stalinisme alimentait hier, et que les ferveurs contemporaines pour le Hamas ou pour Khamenei alimentent aujourd'hui. On y voyait clairement que, si les communistes étaient les rêveurs idéalistes de la justice sociale, leur engagement, leur courage ou leurs illusions ne profitèrent finalement qu'aux mollahs. C'est ce jeu dangereux qui se remet en place progressivement, sous les ballets électoraux et les communautarismes des racialistes aujourd'hui : un jour, on y arrivera inévitablement ; ce qu'a vécu douloureusement l'Iran hier, c'est ce qu'expérimenteront, comme un réveil brutal, les communautaristes en France actuellement.

Donc oui, assurément : le sang des Hongrois écrasés sans pitié sous les tanks soviétiques en Hongrie en 1956 et celui des morts tragiques du « Printemps de Prague » en 1968 ont créé des ruptures intellectuelles et militantes profondes et durables en France. On y a méthodiquement listé les compromissions honteuses, les exclus systématiques, les démissionnaires de la conscience, les lucides courageux et les activistes déterminés. Pendant et après ces événements historiques, certains rêvaient encore d'un « socialisme à visage humain », d'autres d'un « communisme démocratisé » et les derniers ont préféré fermer délibérément les yeux sur les cadavres innombrables pour sauver coûte que coûte leurs convictions idéologiques. Nous en sommes exactement à la même phase critique aujourd'hui.

Aujourd'hui, pour comprendre véritablement l'Iran et l'enjeu considérable de ce qui s'y passe pour nos consciences individuelles et collectives, mais aussi pour nos engagements politiques et moraux, nous devons impérativement revenir à une valeur sûre et intemporelle. Ce regard essentiel est celui d'une petite fille iranienne qui rêvait naïvement de devenir prophète dans son pays. C'est le début émouvant du film Persépolis. L'itinéraire personnel et politique de Marjane déstabilise profondément, attendrit légitimement, émeut authentiquement et montre mieux que tous les discours ce qu'est réellement l'islamisme, qu'il soit chiite, électoraliste, communautariste, identitaire ou accepté hypocritement au nom de la contrition ou de la réparation post-coloniale. L'islamisme tue, littéralement et métaphoriquement. Et si aujourd'hui la rediffusion de ce film dérange autant, c'est précisément que l'Iran représente un enjeu géopolitique et moral pour tous les peuples épris de liberté. « La Hongrie vaincue et enchaînée a plus fait pour la liberté et la justice qu'aucun peuple depuis vingt ans », écrivait prophétiquement Camus. Là aussi, on peut remplacer significativement « Hongrie » par « Iran » sans trahir la pensée de l'auteur.