Le philosophe bordelais Patrick Rödel explore dans son nouveau recueil de nouvelles, « Un balcon sur le fleuve », la dimension physique de la perception de la solitude. L'ouvrage, publié aux éditions Cairn dans la collection Confluences, nous plonge dans un univers où la nature et les sensations corporelles sont au cœur de l'expérience humaine.
Un retour aux sources poétiques
Dix ans après son « Hommage à Florentino Esteban, dit Paco », qui était déjà un recueil de nouvelles malgré son titre, Patrick Rödel revient à ce genre exigeant avec la verve poétique du marcheur forestier. Il sait humer les résines et les effluves de cèpes, et nous invite à percevoir le monde avec une intensité rare. Dans ses récits, il y a encore des anguilles dans l’estey et des adolescents qui s’extasient en silence devant des rideaux de coquillages tapissant des grottes secrètes de l’Entre-deux-Mers. À cette époque, on rêve de sentir un peu de sel dans les courants d’air venus de l’océan ou d’apercevoir les Pyrénées à l’horizon. L’émerveillement vient finalement de la Garonne « naissante dans ses premières mouillères, dans ses cascatelles minuscules ».
Des fragments de vie authentiques
Ce sont des fragments de vie qui enjoignent à la simplicité et à la sincérité. Les personnages, discrets, offrent de jolis cousinages avec le jeune garçon déambulant dans « La Chair et le Sang » de François Mauriac ou les campagnes apaisantes de Jean Balde. Un brin de tristesse émane de cet enfant orphelin de mère qui oscille sur une balançoire dans le jardin de ses grands-parents. Il attendra toujours ce « léger vertige » qui laisserait fuir le temps, avec le désespoir de ne jamais capter l’attention de son père. Dans la fin d’une vie qu’il n’a pas aimée, il a la certitude d’avoir vécu transparent au monde, même aux yeux de sa femme.
Les thèmes de l'oubli et de l'illusion
Il y a aussi ces impossibles oublis : cet oncle maudit qui ressurgit à travers des lettres oubliées, cette vieille dame anodine qui cache une brillante archéologue. Et forcément, l’inspiration spinoziste dans ce récit étrange et fascinant où un personnage perçoit l’étrangeté de corps flottants qui composent des pages, impressions, illusions… comme si son imagination exsudait de sa chair. Corps et mots sont toujours noués : « Comment brûler une lettre que quelqu’un a pris la peine d’écrire et qui au fond, est bien plus qu’une feuille de papier couverte d’encre, mais l’émanation d’une pensée. »
« Un balcon sur le fleuve » de Patrick Rödel, éd. Cairn, collection Confluences, 180 p., 18 €.



