Ourika, best-seller de 1823, revit sous la plume de Cécile Chabaud
Ourika, best-seller de 1823, revit sous la plume de Cécile Chabaud

Dans son nouveau roman « Si nous n’étions captives », l’écrivaine et professeure de lettres Cécile Chabaud fait revivre deux femmes oubliées du XIXe siècle, pionnières de la tolérance et de l’antiracisme. L’ouvrage, qui paraît le 27 août 2026 aux éditions de l’Archipel, retrace la genèse de l’un des premiers best-sellers de la littérature française, « Ourika », publié en 1823.

Deux destins liés par un roman phénomène

L’autrice raconte l’histoire croisée de Claire de Duras, une noble lettrée, et d’Ourika de Beauvau, une jeune Sénégalaise affranchie. « J’ai voulu raconter la genèse d’un des premiers best-sellers de la littérature du XIXe siècle, Ourika, à travers l’histoire de son auteure, Claire de Duras, et celle d’Ourika, jeune africaine adoptée par une famille d’aristocrates français avant la Révolution », explique Cécile Chabaud dans un entretien accordé à Laure Joanin.

Les deux femmes ne se sont jamais rencontrées, mais en 1821, en entendant parler de cette enfant, Claire de Duras décide de la raconter dans un roman. Ourika n’était jusque-là qu’un personnage littéraire. « À la lumière des registres notariaux et de rares documents d’archives, j’ai tenté de reconstituer son parcours pour la mettre sur un pied d’égalité avec Claire de Duras », précise l’écrivaine. Ces deux femmes ont connu deux souffrances différentes, l’une sous la Terreur, l’autre sous le joug des esclavagistes, mais quelque chose les relie intimement.

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Claire de Duras, une femme de progrès méconnue

L’histoire n’a pas retenu le nom de Claire de Duras, « et c’est un tort », souligne Cécile Chabaud. Sous la Restauration, elle tenait le salon le plus prisé de Paris et était très connue pour son intelligence mise au service de la bonté. Son mari détenait une charge importante à la cour de Louis XVIII, ce qui a permis à Claire d’aider dans l’ombre la carrière politique de Chateaubriand, dont elle était secrètement amoureuse et qui « s’est pas mal servi d’elle ».

Femme de progrès et de tolérance, Claire de Duras n’a pas été très heureuse. Elle n’était pas jolie, et son mari ne l’aimait pas. Alors qu’elle a 15 ans, son père, brillant aristocrate breton et grand humaniste, est guillotiné. Marquée par la Terreur, elle a ce continuel besoin d’amour qui s’illustrera dans Ourika, « un livre écrit à l’encre de la compréhension de la souffrance de l’autre ». Tous les romans qu’elle écrira ensuite mettront en scène des parias de la société.

L’« Ourikamania » et le succès fulgurant de 1824

C’est en 1824, avec la commercialisation de son édition grand public, que le roman Ourika, d’abord publié anonymement, devient un best-seller. Traduit et imité aux quatre coins de l’Europe, il déclenche le début d’une véritable « Ourikamania ». Les femmes s’habillent comme l’héroïne du roman et on s’arrache les premiers produits dérivés de l’histoire : robes et châles à l’Ourika, bonnets à l’Ourika, cannes, chapeaux… On invente même la couleur Ourika. Il se vendra 7 000 exemplaires de ce roman, un chiffre colossal pour l’époque, avant de tomber dans l’oubli à la fin du XIXe siècle.

« On n’a pas idée du bruit qu’a fait ce livre, cela a été un phénomène à la Harry Potter », s’enthousiasme Cécile Chabaud. Au départ, il n’est tiré qu’à 50 exemplaires, mais l’engouement est tel qu’il est réimprimé et qu’il va fédérer toutes les sensibilités politiques et toutes les classes sociales. Ce livre, qui n’est pas un plaidoyer militant ou moralisateur, doit sa justesse et sa modernité au fait qu’il fait parler Ourika à la première personne.

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Le parcours reconstitué d’Ourika de Beauvau

Que sait-on d’Ourika, amenée en France au XVIIIe siècle ? On sait qu’elle a été offerte par le chevalier de Boufflers, gouverneur du Sénégal, à sa tante la maréchale de Beauvau, en 1788. C’était une pratique assez courante dans l’aristocratie d’offrir en cadeau des enfants noirs que l’on promenait avec soi comme des petits singes exotiques. Mais certains documents laissent penser qu’Ourika n’était pas une servante lambda chez les Beauvau. D’abord, elle a été baptisée, et en 1791, par testament, le maréchal lui lègue 3 000 livres et demande à sa fille légitime de lui verser une pension annuelle.

En 1794, la maréchale, devenue veuve, l’émancipe. Sans doute pour la libérer de sa tutelle alors que tombent les têtes. Dans son journal, la maréchale semble très attachée à elle. Ourika est morte vers l’âge de 18 ans, de la tuberculose sans doute. Son acte d’inhumation est daté du 10 pluviôse an VII (29 janvier 1799).

Un héritage littéraire et humain

Balzac, Goethe, Hugo, Flaubert ou Aimé Césaire ont tous dit leur admiration pour ce roman, « un chef-d’œuvre d’humanité ». Raconter sa genèse et croiser les douleurs de ces deux femmes a semblé important à Cécile Chabaud « parce que j’en ai assez de la concurrence des mémoires et surtout que l’on instrumentalise l’histoire ». Claire de Duras était blanche, noble et privilégiée, et elle a su dire la détresse d’Ourika. « Parce qu’elle a vu en elle une sœur de souffrances », conclut l’écrivaine.

« Si nous n’étions captives », éditions de l’Archipel, 20 euros, 193 pages, à paraître le 27 août 2026.